Entretien

Photographie: «UnPerson» ou le départ de la Corée du Nord

Un pont détruit sur la rivière Yalu entre la Corée du Nord et la Chine. La rivière est gelée durant la majeure partie des mois d'hiver, ce qui fournit un passage sécurisé aux transfuges nord-coréens.
Un pont détruit sur la rivière Yalu entre la Corée du Nord et la Chine. La rivière est gelée durant la majeure partie des mois d'hiver, ce qui fournit un passage sécurisé aux transfuges nord-coréens. Tim Franco

Ils sont plus de 33 000 à avoir réussi à parcourir le périlleux chemin vers la liberté à partir de l’un des États les plus fermés au monde. Cette route pour quitter la Corée du Nord, incertaine et longue, est toujours dangereuse. Dans UnPerson, un ouvrage publié par la Fondation Magenta et distribué par Thames and Hudson, le photographe franco-polonais Tim Franco a capturé ces parcours, comme les visages de ceux qui les ont accomplis. Il répond aux questions de notre correspondant à Séoul, Nicolas Rocca.

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RFI: Qu’est-ce qui vous a poussé à commencer le projet ? 

Tim Franco: Quand je suis arrivé, je venais de finir mon premier livre en Chine, j’avais besoin de commencer quelque chose d’autre. J’habitais à Séoul à 50 km de la Corée du Nord, et je me suis rendu compte que je ne connaissais rien sur ce qu’il s’y passait à part les bombes nucléaires, la dynastie des Kim... Étant donné que de très nombreux transfuges habitent à Séoul, j’ai réalisé que c’étaient les personnes idéales pour comprendre ce pays. 

Pourquoi ce titre, UnPerson ? 

Il y a plein de mots magiques chez Orwell, et UnPerson dans 1984, c’est celui qui est utilisé pour désigner ces gens qui disparaissent du régime. Le fait de rencontrer ces Nord-Coréens à Séoul, là où ils ne sont pas supposés être, c’était comme s’ils avaient disparus du système nord-coréen. Je trouvais ce titre tellement évident, même trop facile. Mais cela a plu aux gens, alors je l’ai gardé. 

Les premières photos sont en Corée du Nord. Comment est-ce qu’on y travaille quand on est photographe ?

J’y suis allé à la toute fin du projet pour dix jours car j’ai eu une opportunité à travers un groupe d’amis. J’ai été honnête avec les autorités, je leur ai dit que je venais pour un projet photographique, sans plus de précisions. Il faut respecter les règles, demander aux guides ce qu’on peut ou ne peut pas prendre en photo. Ça s’est plutôt bien déroulé. À l’aéroport au moment de partir, j’avais peur qu’ils prennent mes photos, et j’avais tous mes négatifs dans mon sac. Comme à chaque fois que je prends l’avion, je leur demande de ne pas les passer au scanner à bagage pour ne pas les abîmer. Et à ma grande surprise, c’est passé sans problème, alors qu’en France et surtout aux États-Unis, cela peut poser problème. 

En pleine répétition pour les «Mass Games», des étudiants nord-coréens déploient le nom de leur district. Extrait du livre «UnPerson» de Tim Franco (Magenta, 2021).
En pleine répétition pour les «Mass Games», des étudiants nord-coréens déploient le nom de leur district. Extrait du livre «UnPerson» de Tim Franco (Magenta, 2021). Tim Franco

Vous alternez portraits et photos de paysages dans ce livre. Pourquoi ? 

Après avoir interviewé une vingtaine de Nord-Coréens, et compris un peu le processus du départ, j’ai trouvé leur route fascinante. C’était un aspect pas encore documenté par la photo. Il n’y a que deux pays accessibles en Asie qui reconnaissent aux Nord-Coréens le statut de réfugié : La Mongolie et la Thaïlande. Savoir qu’ils partaient de ce pays à l’esthétique unique, coupé du monde avant de franchir la frontière gelée avec la Chine, traverser les mégalopoles chinoises, passer en Birmanie, au Laos, dans la jungle, avant d’arriver à Bangkok, ou à Oulan-Bator à travers le désert de Gobi... Cela fait tellement de paysages différents et de trajets que je voulais mettre en lumière à travers ce suivi des routes. Et puis c’est un des rares parcours migratoires où l’on s’éloigne de notre destination pour y arriver.

Vous avez utilisé une technique assez particulière pour travailler sur les portraits...

Quand j’ai abordé le projet, je voulais le faire de manière documentaire basique et je me suis rendu compte que même en Corée du Sud, les Nord-Coréens ont assez peur des répercussions de possibles espions, par exemple. Je devais les photographier sans montrer leur environnement : j’ai donc investi une salle qui m’a servi de studio. 

Comme j’étais restreint mais que je voulais une approche originale, j’ai utilisé des polaroïds grand format. Une fois que la photo est faite on attend une minute puis on sépare le négatif du positif et habituellement on jette le négatif, qui disparaît au bout de quelque temps. Mais grâce à des produits chimiques, on peut récupérer les négatifs, et ça donne ces photos imparfaites, avec de la poussière des rayures. C’était une manière parfaite de décrire leur situation, tels ces négatifs : les Nord-Coréens en Corée du Sud ne sont pas censés exister.  

Portrait d'un transfuge nord-coréen, extrait du livre «UnPerson» de Tim Franco (Magenta, 2021).
Portrait d'un transfuge nord-coréen, extrait du livre «UnPerson» de Tim Franco (Magenta, 2021). © Tim Franco

Vous avez voulu montrer la diversité des paysages et des situations en Corée du Nord, mais aussi à travers le choix des transfuges dont vous avez fait le portrait. Comment les avez-vous choisis ?  

Pour moi, les transfuges, c’étaient des gens qui mourraient de faim en Corée du Nord et qui partaient pour cela. Mais ce n’est pas représentatif de tous. Certains sont partis pour des raisons idéologiques, et il était important d’avoir une variété de profils : autant certains qui avaient grandi dans des campagnes, mais aussi ceux qui avaient vécu à Pyongyang, qui faisaient partie des élites. Depuis la fin de la famine des années 1990, il existe une population qui vit mieux qu’on ne peut l’imaginer dans les grandes villes notamment, et c’était important de comprendre pourquoi eux aussi étaient partis. Et puis j’ai voulu montrer les différents moyens d’arriver en Corée du Sud, la Chine et puis la Thaïlande et la Mongolie, mais aussi la traversée de la frontière entre les deux Corées. Par exemple une des dernières personnes que j’ai interrogées est un transfuge qui a construit son propre bateau en Corée du Nord et qui est parvenu à amener toute sa famille au Sud. Je trouvais cela assez incroyable comme histoire. 

À lire : Tim Franco, UnPerson, Portrait of North Korean Defectors, Magenta, 2021.

Couverture du livre de photo «Unperson, Portrait of North Korean defectors» par Tim Franco (Magenta, 2021)
Couverture du livre de photo «Unperson, Portrait of North Korean defectors» par Tim Franco (Magenta, 2021) © Magenta

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