Des Hongkongais se mobilisent pour «sauver» les archives de la radiotélévision publique

Le bâtiment de la Radiotélévision publique d’Hong Kong (RTHK) le 10 février 2012 (Image d'illustration).
Le bâtiment de la Radiotélévision publique d’Hong Kong (RTHK) le 10 février 2012 (Image d'illustration). © Wikimedia Commons CC BY-Sa 3.0 ken93110

Depuis lundi après-midi, la chaîne publique de radio télévision hongkongaise RTHK a commencé à supprimer des programmes de son site officiel et sur les réseaux sociaux. Certains craignent de voir disparaître notamment les archives des manifestations contre la loi sur la sécurité nationale.

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de notre correspondant à Pékin, 

Officiellement, il s’agit d’aligner les contenus publiés sur les comptes sociaux de la RTHK avec le site du média public, où seuls les programmes de moins d’un an sont visibles. Mais avec la loi sur la sécurité nationale votée par Pékin le 30 juin 2020, la décision a réveillé les angoisses et la colère des forums pro-démocratie.

Certains craignant une purge des images de la mobilisation récente d’une partie des Hongkongais contre la loi comme Chris Yeung, président de l’Association des journalistes de Hongkong HKJA :  « Cela crée beaucoup d’anxiété, parce que les programmes effacés sont liés à des sujets politiques sensibles, notamment les manifestations de 2019, avec parfois des images de violences policières à l’encontre des journalistes et des manifestants. Il semble que le gouvernement ne souhaite plus voir ces images partagées dans le domaine public, d’où ce mouvement sans précédent pour supprimer ces programmes des plateformes comme YouTube. »

Bataille de la mémoire

Depuis sa première vidéo mise en ligne en octobre 2007, la chaîne YouTube de la RTHK héberge désormais plus de 17200 vidéos, dont 46 ont accumulé plus d’un million de vues note le site d’information HKFP.  Parmi les programmes prisés des internautes, les documentaires en cantonais de l’émission de reportages Hongkong Connection aux titres évocateurs tels que « Fear and Freedom » (Peur et liberté, en français) ou « Hongkong, home of crazy rich and mega poor » (Hong Kong, maison de riches fous et de méga-pauvres, en français). Parmi ces programmes, les épisodes de l’émission satirique Headliner ont été dans les premiers à être retirés de la plateforme de vidéos en libre accès.

Une scène de l'émission «Headliner» tournée dans un studio à Hong Kong, le 17 juin 2020.
Une scène de l'émission «Headliner» tournée dans un studio à Hong Kong, le 17 juin 2020. Anthony WALLACE / AFP

Pour la productrice indépendante Bao Choy, accusée de fausses déclarations lors d’une enquête sur des violences commises contre des manifestants, il s’agit là d’une « lutte de la mémoire contre l’oubli ».

Cette bataille de la mémoire et mobilisation des téléspectateurs pour « sauver » ces programmes se fait notamment via la plateforme « Save RTHK ».

« Dès que la direction de la RTHK a annoncé le retrait de ses programmes, les Netizens se sont immédiatement mobilisés pour les sauver, faire des copies ou les envoyer à des amis, car il s’agit de l’histoire de Hongkong, raconte Chris Yeung. Nous ne savons pas ce que les autorités vont faire maintenant, si elles vont punir celles et ceux qui ont fait des copies. Est-ce qu’ils vont être envoyés dans un tribunal ? Pour cette raison, les internautes agissent de la manière la plus discrète possible. Mais de toute façon, dans cette ère du numérique il est difficile techniquement de bloquer la totalité de ce que font les gens sur internet. »

Les archives de la RTHK étaient jusqu’à présent accessibles au public via deux plateformes en ligne, et pouvaient être utilisées notamment par les historiens et les chercheurs travaillant sur l’histoire contemporaine du mouvement pro-démocratie dans la région administrative spéciale.   

Réécriture de l’histoire

Cette histoire serait menacée selon une partie de l’intelligentsia hongkongaise. « Si la chaîne est bien propriétaire des programmes, les supprimer est contraire à l’intérêt général, déclare ainsi Bruce Lui, à la RTHK. Les programmes d’informations sont les premières ébauches de l’histoire en train de s’écrire », poursuit ce professeur de journalisme à l’Université baptiste de Hongkong.

Pour continuer à consulter les programmes supprimés de la chaîne YouTube du média public et éviter toute « réécriture de l’histoire », des internautes se sont cotisés via une campagne de crowdfunding de manière à les héberger sur une plateforme de partage de contenus blockchains. « Le public doit pouvoir consulter les reportages plus tard pour apprendre ce qui s’est passé, souligne encore Bruce Lui, sinon les gens ne connaitront que la version officielle du gouvernement. Effacer ces contenus d’internet représente un gaspillage de l’argent des contribuables ».

Mais au-delà de la question des archives, beaucoup s’inquiètent également pour l’indépendance éditoriale de la RTHK et plus généralement pour la liberté de la presse à Hongkong.

« L’effet paralysant de la loi sur la sécurité nationale, le fait que le gouvernement entend légiférer sur les rumeurs et les nouvelles restrictions imposées aux journalistes effectuant des recherches sur des données publiques, tout cela nous fait dire que la situation ne peut qu’empirer pour la profession », affirme Chris Yeung, le président de l’HJKA.

Tous les indicateurs sont en effet au rouge depuis l’arrivée d’un nouveau directeur du seul diffuseur radio télé publiques de la région administrative spéciale. Ce dernier serait à l’initiative d’une refonte massive des programmes et des changements récents au sein de la rédaction.

Indépendance éditoriale

Après la démission d’Yvonne Tong, la journaliste hongkongaise Nabela Qoser réputée pour ses interviews et ses questions sans concession a été officiellement écartée de la chaîne le jour où le monde célébrait la liberté de la presse dans le monde constate Reporter sans Frontières.

De son côté, Carrie Lam a répété lors d’une conférence de presse qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter. La loi sur les « fake news » devra s’inspirer de modèles à l’étranger a affirmé la cheffe de l’exécutif hongkongais, sans préciser à quel « modèle » elle pensait. Quant à la RTHK, elle pourra continuer de « proposer des programmes critiquant le gouvernement, tant qu’elle assure une couverture médiatique "impartiale" sans biais idéologiques et sans préjugés » a ajouté la cheffe de gouvernement sans là encore donner d’explications.

►À lire aussi : Manifestations à Hong Kong: 14 mois de prison pour le magnat de la presse Jimmy Lai

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