Entretien

Birmanie: «La culture de l’impunité doit cesser»

Manifestant à Rangoun, le 19 février 2021.
Manifestant à Rangoun, le 19 février 2021. REUTERS - STRINGER

Entretien avec Aung Myo Min, ministre des Droits de l’homme au sein du gouvernement clandestin d'unité nationale birman. 

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Face à une armée toute puissante, la résistance birmane s’organise. Des députés élus en novembre dernier et chassés du pouvoir par la junte ont formé il y a un mois un nouveau gouvernement clandestin d’unité nationale composé pour moitié de ministres et de secrétaires d’État issus des minorités. Pour échapper aux arrestations, la plupart ont dû s’exiler. Aung Myo Min, célèbre militant des droits de l’homme, occupe depuis deux semaines le poste inédit de ministre des Droits de l’homme, dans un pays qui a vécu sous le joug de la dictature militaire pendant près d’un demi-siècle. 

RFI : Vous avez consacré une bonne partie de votre vie à promouvoir et à défendre les droits humains. Des défis colossaux vous attendent, quelles sont les premières mesures mise en place par votre cabinet ?

Aung Myo Min Ma stratégie se décline en trois points. Nous devons documenter, enregistrer et conserver toutes les violations des droits humains depuis le coup d’État. C’est primordial. Nous avons reçu plus de 30 000 plaintes de crimes commis par la junte à travers tout le pays. Il y a des arrestations arbitraires, des cas de morts sous la torture, des massacres d’innocents incluant de très jeunes enfants ou encore la souffrance des déplacés internes dans les zones ethniques. Tout doit être minutieusement répertorié pour nous servir de preuves en vue de juger les responsables et de rendre justice à la population.

La culture de l’impunité doit cesser. Elle est profondément ancrée dans notre société, notre histoire et les militaires en particulier n’ont jamais été jugés pour leurs crimes. Tous ces documents nous serviront pour de futures procédures pénales devant la Cour internationale de justice ou la Cour pénale internationale, c’est extrêmement important.

Qu’attendez-vous de la communauté internationale ?

Toutes ces preuves de crimes contre l’humanité commis par la junte pourront nous servir à inciter nos amis de la communauté internationale à mener des actions plus fortes et immédiates pour faire cesser ces violations des droits humains. Il faut intensifier les sanctions contre les militaires, en coupant leurs sources de financement, pour stopper l’achat des armes et la culture de l’impunité.

La Birmanie a l’une plus grandes diversités ethniques au monde. C’est un dossier complexe source de divisions et de conflits qui n’a jamais été résolu. Quelle serait la solution ?

Il faut d’abord tirer les leçons des échecs du gouvernement civil précédent qui n’a pas pu agir en raison de la mainmise des militaires. Je veux parler ici du traitement des minorités ethniques et religieuses, et notamment des Rohingyas. En raison de la propagande des militaires, ils n’ont jamais été reconnus et le gouvernement précédent ne les a pas protégés. C’est une longue histoire complexe de défiance.

Nous devons par conséquent mener une politique claire de reconnaissance de toutes les minorités, y compris des Rohingyas. Tous doivent être protégés par la loi et leurs droits respectés, ils doivent être libérés de la peur et protégés de toutes violences. Nous n’avons plus le droit de cacher ou d’ignorer ce problème. Nous devons l’affronter.

Nous nous sommes fixés une feuille de route dans laquelle nous comptons abroger la loi sur la citoyenneté de 1982. C’est une loi profondément discriminatoire et nous réfléchissons à une future Constitution qui reconnaîtrait la dignité et les droits de la population dans une union pacifique et fédérale. 

Il y a quatre ans, plusieurs centaines de milliers de musulmans Rohingyas ont fui la répression de l’armée birmane. Un million de réfugiés vivent toujours dans des camps insalubres au sud du Bangladesh. Quelle est la position de votre ministère sur cette question ?

Cela fait partie des recommandations de la commission mise en place en 2017 par Kofi Annan. Et nous les acceptons. Tous les gens qui vivaient en Birmanie doivent avoir le droit de revenir. Et ce rapatriement doit se faire en sécurité et dans la dignité. Les Rohingyas doivent être réintégrés dans la communauté à laquelle ils appartiennent. 

Comment imaginez-vous la Birmanie de demain ?

Le gouvernement d’unité nationale a une très grande responsabilité : il doit répondre aux immenses attentes de la population. Nous devons nous assurer que toutes les politiques gouvernementales soient en adéquation avec les normes internationales des droits de l’homme. Comme la condition des femmes ou la question de l’abrogation de certaines lois répressives.

Les lois internationales des droits de l’homme doivent être respectées et introduites dans notre future Constitution d’union fédérale. Nous voulons consulter tout le monde pour nous doter d’une loi qui ne soit pas fondée sur la race. Toutes les personnes nées dans le pays ou qui y ont vécu depuis plusieurs générations doivent avoir le droit à la citoyenneté, sans être discriminées. De telles solutions peuvent assurer une égalité des chances pour tous.

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