Entretien croisé

75 ans après l'indépendance, quel avenir pour la démocratie indienne?

Inde: discours du Premier ministre Narendra Modi pour le 75e anniversaire de l'indépendance, au Fort rouge, le dimanche 15 août 2021.
Inde: discours du Premier ministre Narendra Modi pour le 75e anniversaire de l'indépendance, au Fort rouge, le dimanche 15 août 2021. AP - Manish Swarup

Ce 15 août 2021, débutent à New Delhi les célébrations du 75e anniversaire de l’accession de l’Inde à l’indépendance, avec le déferlement du drapeau tricolore safran-blanc-vert. Comme le veut la tradition, c’est le Premier ministre indien qui hisse le drapeau sur les remparts du Fort rouge historique, avant de prononcer son discours à la nation appelant les Indiens à se souvenir de ceux qui ont contribué à libérer le pays après deux siècles de colonisation britannique.

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L’Inde indépendante a 75 ans. C’est l’occasion de revenir sur la trajectoire de ce pays qui est considéré comme l’une des puissances montantes du globe. Les pères fondateurs de l’Inde moderne avaient jeté les bases d’un pays fédéral, démocratique et laïc, mais les nationalistes hindous qui gouvernement le pays depuis sept ans n’ont ont eu de cesse de mettre en cause le modèle pluraliste et libéral, érodant les institutions démocratiques du pays. Quel avenir pour la démocratie indienne ? Réponses croisées de Jules Naudet, sociologue* et de Gilles Verniers, politologue**.

RFI : L’Inde est-elle toujours la « plus grande démocratie du monde » ?

Jules Naudet : Il ne reste plus grand-chose de la démocratie indienne, dans la mesure où pendant les sept dernières années, le gouvernement de Narendra Modi s’est évertué à fragiliser les institutions démocratiques et à éteindre une à une toutes les sources de dissidence et de critique. Ce gouvernement a affaibli les ONG en les empêchant de bénéficier de soutiens financiers de l’étranger. Il a profité de la crise du coronavirus pour museler les journalistes qui ont critiqué sa gestion catastrophique de la pandémie. Il exige, avec un sens d’euphémisme bien maîtrisé, que les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter contrôlent les fausses informations et contenus susceptibles de « troubler l’ordre public ». En pleine seconde vague de la pandémie qui fut particulièrement meurtrière en Inde, lorsque la Cour suprême a pressé le gouvernement central de prendre en main la crise, ce dernier a réagi en répondant aux juges qu’« une intervention judiciaire trop zélée, même si bien intentionnée, peut entraîner des conséquences imprévues et involontaires ». Le gouvernement a exhorté la Cour à faire confiance à l’exécutif. On est dans la dynamique de la mise à mort de l’État de droit qui a commencé avant la crise sanitaire. Quand l’exécutif demande au judiciaire de lui « faire confiance », on peut légitimement s’inquiéter !

 

Le Fort Rouge est photographié pendant les préparatifs des célébrations de la fête de l'indépendance de l'Inde à New Delhi le 12 août 2021.
Le Fort Rouge est photographié pendant les préparatifs des célébrations de la fête de l'indépendance de l'Inde à New Delhi le 12 août 2021. © AFP - SAJJAD HUSSAIN

 

Gilles Verniers : Ce qui s’opère en Inde, depuis 2014, c’est pratiquement un changement de régime politique. Le Bharatiya Janata Party (le Parti du peuple indien, le BJP), parti au pouvoir à New Delhi, jouit d’une vaste majorité au Parlement. Il utilise ces pouvoirs pour transformer en profondeur la nature de la démocratie en Inde. Le processus s’est déroulé en deux phases : pendant la première phase, lors du premier mandat de Narendra Modi, de 2014 à 2019, il s’agissait de diffuser des discours anti-minorités musulmanes et chrétiennes par le biais des groupes vigilantistes rattachés à la nébuleuse nationaliste hindoue. À partir de 2019, avec la deuxième victoire du BJP, on assiste à un changement de nature et de rythme d’intervention des nationalistes hindous, qui s’appuient désormais sur les mécanismes du pouvoir pour transformer la nature du régime et de celle de l’État. Le gouvernement a introduit toute une série de législations qui favorisent l’édification d’une « démocratie ethnique » ou identitaire où les pouvoirs sont au service de la communauté majoritaire, en l’occurrence les hindous. C’est le sens du changement de statut de l’État du Cachemire qui prive ce seul État indien à majorité musulmane d’institutions politiques représentatives. Les nouvelles législations sur la citoyenneté introduites par le gouvernement ont pour la première fois imposé un critère religieux pour l’acquisition de la nationalité. L’objectif est manifestement de mettre en place une nation hindoue, avec l’adéquation entre l’identité nationale et l’identité du groupe majoritaire et où les minorités sont reléguées à un statut secondaire. C’est vraiment vers ce modèle, inspiré un peu du système de « l’État juif israélien», que se dirige l’Inde.

On aurait pu penser que les institutions indiennes, réputées vibrantes et libres, telles que la presse, le système judiciaire ou la commission électorale, allaient mieux résister à ces dérives de la démocratie et de l’État de droit. Pourquoi tel n’a pas été le cas ?

Gilles Verniers : Vous savez, les institutions fonctionnent si on les laisse fonctionner. Historiquement, les institutions indiennes n’ont pas toujours bien résisté face à des pouvoirs autoritaires. Prenez l’exemple de la période de l’état d’urgence que l’Inde a connue entre 1975 et 1977, sous Indira Gandhi. Le judiciaire s’était couché. La presse avait alors tenté de résister, mais elle a été rapidement mise au pas. Pour que les institutions fassent leur travail de contre-pouvoir, il faut un cadre démocratique, un État de droit dont les prérogatives sont reconnues par tous. Autrement, les institutions ont du mal à jouer pleinement leur rôle. C’est le cas actuellement en Inde où le Parlement s’est à peine réuni, depuis les législatives de 2019. A la tête de la Cour suprême, on a vu passer une succession de « Chief Justice » qui ne sont pas forcément contrôlés par le gouvernement, mais qui ont des affinités électives avec le pouvoir. L’indépendance de la commission électorale est aussi mise en doute. Ce sont ces dérives ainsi que la spectaculaire hausse des atteintes aux libertés civiles et religieuses qui expliquent que l’Inde est en train de perdre aujourd’hui son rang dans les classements internationaux, jusqu’à être rétrogradée au rang des pays « partiellement libres » par l’ONG Freedom House et des « autocraties électorales » par l’institut suédois V-Dem.

 

Le Premier ministre indien Narendra Modi fait un geste après son discours à la nation lors d'une cérémonie pour célébrer le 74e jour de l'indépendance de l'Inde, qui marque la fin de la domination coloniale britannique, au Fort Rouge à New Delhi le 15 août 2020.
Le Premier ministre indien Narendra Modi fait un geste après son discours à la nation lors d'une cérémonie pour célébrer le 74e jour de l'indépendance de l'Inde, qui marque la fin de la domination coloniale britannique, au Fort Rouge à New Delhi le 15 août 2020. © AFP - PRAKASH SINGH

 

Jules Naudet : On n’est pas encore dans une situation de parfaite dictature. En revanche, ce que nous avons, c’est un régime populiste, ultra-autoritaire, fondé sur la figure charismatique de Narendra Modi. Or la légitimité politique de ce dernier est surtout ancrée dans le nord de l’Inde, alors qu’il il n’exerce pas la même influence sur l’opinion publique dans les États du Sud, ni d’ailleurs au Bengale et au Maharashtra. Avec des élections perdues récemment dans un certain nombre de ces Etats régionaux, il est fort probable que le soutien que le gouvernement dispose dans la haute assemblée (équivalent du Sénat, NDLR) soit affaibli, l’empêchant d’aller plus loin dans la réalisation de son agenda d’hindouisation de l’Inde.

Pour nombre d’observateurs de la vie politique indienne, les défaites du parti de Narendra Modi aux élections régionales récentes traduisent la colère des électeurs contre le gouvernement central en raison de sa gestion catastrophique de la seconde vague de la pandémie qui a fait plusieurs millions de morts en Inde. Comment expliquer que le gouvernement Modi qui se targue de faire entrer le pays dans l’âge numérique ait été si peu préparé pour faire face à la pandémie ?

Gilles Verniers : On pourrait penser en effet qu’une grande catastrophe est une opportunité pour un chef politique autoritaire et populiste de jouer le rôle du leader providentiel. Narendra Modi a fait une erreur fondamentale en déclarant la victoire sur la pandémie de manière prématurée, comme il l’a fait à la tribune des Nations unies en septembre dernier ou au Forum de Davos, au lieu de préparer le pays à une seconde vague qui fut bien plus féroce que la première. Le triomphalisme au sommet de l’État, la concentration de pouvoirs et le culte d’un chef qui serait la source de toutes les idées font que les responsables des questions sanitaires n’ont prêté attention ni aux signaux venant du terrain, ni aux rapports remis par la communauté scientifique annonçant l’imminence d’une nouvelle vague.

 

Un agent de santé apporte une bouteille d'oxygène sur un fauteuil roulant à l'hôpital de campagne BKC Jumbo, l'une des plus grandes installations COVID-19 de Mumbai, en Inde, le jeudi 6 mai 2021.
Un agent de santé apporte une bouteille d'oxygène sur un fauteuil roulant à l'hôpital de campagne BKC Jumbo, l'une des plus grandes installations COVID-19 de Mumbai, en Inde, le jeudi 6 mai 2021. © AP - Rafiq Maqbool

 

Jules Naudet : La gestion de la pandémie de Covid-19 a été révélatrice de l’incompétence de la gouvernance publique du gouvernement Modi. Le registre de ce Premier ministre, c’est le registre populiste. Il s’appuie sur une sorte de ressentiment des citoyens indiens contre l’élite anglophone. Modi a instrumentalisé ce ressentiment en se présentant comme le champion de l’Inde des langues vernaculaires face aux élites éduquées qui forment l’infrastructure de gouvernance publique qui s’est construite dans le sillon des gouvernements successifs depuis l’indépendance. Comme Modi était dans une logique clientéliste, il a placé aux postes de responsabilités des alliés, pas forcément les plus compétents, se privant ainsi des cadres les plus efficaces. A ce premier mécanisme populiste, s’ajoute un deuxième mécanisme, qui est l’anti-scientisme, dont les origines se trouvent dans l’« hindutva » (hindouité), la matrice idéologique des nationalistes hindous Profondément anti-scientiste, cette idéologie oppose la suprématie des traditions religieuses hindoues aux forces de la science. On a ainsi vu en plein deuxième vague de la pandémie le ministre de la Santé en personne, aussi bien que des médecins et autres ministres en chef des régions, défendre des médicaments à base d’urine et de bouse de vache. Ce mélange explosif d’anti-élitisme et d’anti-scientisme a détourné les regards des scientifiques qui tiraient les sonnettes d’alarme.

Quel impact les déboires de sa politique sanitaire pourraient avoir sur le destin politique de Narendra Modi ?

Gilles Verniers : Depuis la crise sanitaire liée à la seconde vague particulièrement meurtrière de la pandémie, la cote de popularité de Modi est en baisse. C’est la première fois depuis 2014 qu’on voit le Premier ministre indien perdre des points dans les sondages. On peut dire qu’il y a désormais un avant et un après pandémie, mais il est impossible de dire, à trois ans des législatives, si la gestion catastrophique de la deuxième vague de Covid-19 sera sanctionnée dans les urnes. L’avenir de Narendra Modi dépend de la capacité de l’opposition indienne à se rassembler. Quant à la matrice historique du mouvement hindouiste, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS,  Mouvement des volontaires nationaux), dont dépend le BJP, il continuera de soutenir Narendra Modi tant que ses leaders feront l’analyse qu’il est celui qui leur fera gagner la prochaine élection.

 

Revue Questions internationales «L'Inde, une puissance singulière» (Mars - avril 2021).
Revue Questions internationales «L'Inde, une puissance singulière» (Mars - avril 2021). © La Documentation française

Jules Naudet : Ce qui amplifie la critique en interne à l’égard de Narendra Modi, c’est le fait que les classes moyennes supérieures, longtemps protégées par leurs réseaux et leurs privilèges qui leur donnaient l’impression de pouvoir échapper au sort des masses pauvres, voient les leurs mourir dans l’indifférence, tout comme les plus pauvres. Cela accroît leur ressentiment à l’égard du pouvoir, alors qu’ils ont été les soutiens les plus solides de ses politiques libérales. Modi traverse indéniablement une crise de crédibilité. Même la mythologie bâtie par les « spin doctors » de la primature autour de ce Premier ministre célibataire, qui n’est marié qu’à son pays, tourne au désavantage de l’intéressé. Ceux qui ont été choqués par sa manière extrêmement froide et indifférente de réagir aux annonces des morts du Covid, se disent que puisqu’il n’a ni épouse ni famille, il ne peut ressentir la moindre empathie pour ceux qui ont perdu un proche. Sur le plan géo-stratégique également, Modi souffre de la perte de crédibilité. Il n’a pas pu tenir sa promesse de délivrer des vaccins aux pays en développement, comme il l’avait promis, et doit aujourd’hui laisser le champ libre à la Chine. Celle-ci joue aujourd’hui toute seule le rôle de donatrice de vaccins aux pays pauvres, tout en amassant des soldats aux frontières indiennes. Les alliés européens ne sont pas en reste. Lors du récent sommet Inde-Europe, ils ont profité de l’affaiblissement du gouvernement indien pour rappeler à Narendra Modi que les droits de l’Homme étaient importants.   


* Jules Naudet est sociologue au centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud (EHESS-CNRS) et corédacteur en chef de la revue en ligne La Vie des idées (revue en ligne du Collège de France).

** Gilles Verniers est professeur assistant de science politique à l’université Ashoka (Inde) et chercheur associé au Centre de sciences humaines, New Delhi.  

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