Afghanistan: «On assiste vraiment à une redistribution des cartes»

Le porte-parole des talibans Zabihullah Mujahid (au centre), après sa première conférence de presse, à Kaboul, le 17 août 2021.
Le porte-parole des talibans Zabihullah Mujahid (au centre), après sa première conférence de presse, à Kaboul, le 17 août 2021. AP - Rahmat Gul

La victoire des talibans en Afghanistan sonne le glas de vingt années de présence occidentale dans ce pays. Chine, Russie, Pakistan, Iran, Turquie… Des puissances mondiales et régionales sont entrées dans une compétition d’influence où se mêlent intérêts stratégiques, sécuritaires et économiques. Tour d’horizon avec Clément Therme, chercheur associé à l’Institut universitaire européen de Florence.

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RFI : le départ des États-Unis et de leurs alliés occidentaux d’Afghanistan crée un vide. Qui voudra et pourra l’occuper ?

Clément Therme : C’est un échec stratégique pour les États-Unis d’avoir fait la guerre pour chasser les talibans et - finalement - de partir avec le retour des talibans. Donc il va effectivement y avoir une compétition internationale et régionale autour du territoire afghan. Avec la Chine et la Russie comme acteurs principaux au niveau international, qui gardent leurs ambassades sur place. Et comme acteurs régionaux : le Pakistan, l’Inde qui va tenter de préserver une influence, l’Iran et la Turquie.

Qu’est-ce qui guide la Chine qui s’est dite prête à entretenir des « relations amicales » avec l’Afghanistan des talibans ?

C’est surtout défensif, face au risque de contagion terroriste en lien avec la question ouïghoure. Avec le corridor de Wakhan, la Chine a une frontière terrestre avec l’Afghanistan. Il y a un enjeu sécuritaire très fort qui explique les contacts au plus haut niveau entre Pékin et les talibans. Il y a un enjeu économique pour l’accès aux matières premières de l’Afghanistan. Et aussi un récit anti-américain : montrer l’échec des États-Unis à travers l’échec de l’occupation militaire de l’Afghanistan.

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Montrer l’échec des États-Unis, c’est aussi l’intérêt de la Russie, même si du temps de l’URSS, Moscou s’est enlisé en Afghanistan...

Pour la Russie, la question se pose différemment puisqu’il y a une histoire récente d’occupation militaire soviétique de l’Afghanistan et une mémoire de cette guerre très prégnante en Russie. Aujourd’hui, il y a un succès de la Russie qui a anticipé la victoire des talibans, avec lesquels des contacts ont été établis de longue date. La nécessité pour la Russie, c’est de sécuriser la frontière avec l’Asie centrale. Ce sont les troupes russes qui gardent la frontière entre Tadjikistan et Afghanistan, longue de 1 300 km. L’enjeu, c’est de cantonner les talibans au territoire afghan et d’éviter la diffusion d’un jihadisme transnational. Depuis l’émergence de Daech [le groupe État islamique] en Afghanistan, la Russie a renforcé ses contacts avec les talibans, dans la perspective de lutter contre Daech.

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Quelle est la perception de l’Iran, voisin de l’Afghanistan ? Inquiétude de ce pays chiite alors qu’un mouvement sunnite radical va prendre le pouvoir à sa frontière ? Ou soulagement de voir les forces américaines quitter la région ?

Pour la République islamique, c’est une victoire superficielle, rhétorique. C’est vrai que la propagande officielle, celle des Gardiens de la révolution notamment, réclame le retrait américain. En même temps, l’Iran a bénéficié de cette présence militaire américaine en Afghanistan, qui a permis la montée en puissance des Hazaras, la minorité chiite afghane qui est aussi alliée de Téhéran. Le défi pour l’Iran c’est de préserver sa sphère d’influence au sein de cette communauté chiite hazara et en même temps, de pouvoir capitaliser sur ses relations construites avec les talibans, dans la perspective du discours anti-américain de la République islamique.

Mais l’Iran est aussi confronté à la victoire des talibans, un mouvement historiquement hostile aux chiites. Et la déstabilisation de la frontière orientale de l’Iran pose des questions de sécurité immédiate. Il y a le risque d’un afflux de réfugiés et aussi d’une poussée du trafic de drogue puisque les talibans vont probablement bâtir un narco-État. Tout cela constitue des défis sécuritaires importants.

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On présente souvent le Pakistan comme le mentor des talibans. Il va bénéficier de leur arrivée au pouvoir en Afghanistan. Et quid de l’Inde, grande rivale régionale du Pakistan ?

Il y a effectivement des intérêts communs entre le Pakistan et les talibans. Mais il y a aussi un risque de contagion en direction des talibans pakistanais qui ont perpétré de très nombreux attentats dans ce pays. Donc c’est une relation ambigüe qu’Islamabad entretient avec les talibans d’Afghanistan. Il peut y avoir la volonté au Pakistan de « modérer » les talibans afghans. Mais sans doute avec des divergences d’approche à ce sujet à l’intérieur même du Pakistan.

Pour l’Inde qui avait soutenu le pouvoir afghan qui vient de tomber, c’est un échec. On assiste vraiment à une redistribution des cartes : dans les années 1990, la Russie, l’Inde et l’Iran étaient alignés pour soutenir les forces du commandant Massoud, mais aujourd’hui on voit que la Russie et l’Iran se détachent de cette alliance, pour se rapprocher du Pakistan et normaliser leurs relations avec les talibans.

Pays musulman sunnite membre de l’Otan, la Turquie a-t-elle un rôle particulier à jouer en Afghanistan ?

Tout à fait. Avec 500 soldats turcs sur l’aéroport de Kaboul, Ankara s’efforce de préserver une présence militaire en Afghanistan. C’est un atout pour la diplomatie turque, notamment dans ses relations avec l’administration Biden. Ce serait un succès de maintenir cette présence militaire en Afghanistan après le départ des Américains. L’influence turque s’étend dans le Caucase, avec la victoire de l’Azerbaïdjan [soutenu par Ankara] face à l’Arménie dans la guerre du Haut-Karabakh en 2020. Cet expansionnisme turc, se développe en Asie centrale et vers l’Afghanistan désormais. Si on ajoute à cela les bonnes relations de la Turquie avec le Pakistan et avec le Qatar [qui a accueilli les chefs talibans jusqu’à leur retour à Kaboul et qui a hébergé les négociations entre les talibans et Washington], Ankara a vraiment une carte à jouer dans cet espace. C’est ce que la diplomatie turque essaie de promouvoir auprès de l’administration Biden dans une logique de containement de l’Iran.

Le Qatar joue un rôle de médiateur dans le retour au pouvoir des talibans. Et de 1996 à 2001, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis faisaient partie des rares pays (avec le Pakistan) à reconnaître le pouvoir taliban. Comment se positionnent aujourd’hui ces monarchies sunnites, alliées de Washington ?

Elles devront gérer leurs relations avec l’administration Biden et avec l’Afghanistan post-américain. Elles vont aussi s’efforcer de réduire l’influence iranienne en s’assurant que les talibans ne deviennent pas des partenaires de Téhéran dans cet espace. L’autre préoccupation sera d’éviter que l’Iran n'utilise l’afflux de réfugiés afghans pour combattre au sein des milices chiites transnationales, que l’on observe en Syrie par exemple. 

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