Évacuations d'Afghanistan: quels moyens de pression les Occidentaux ont-ils sur les talibans?

Des Afghans montent à bord d'un avion de transport de l'U.S. Air Force lors d'une évacuation à l'aéroport international Hamid Karzai, à Kaboul, le 22 août 2021.
Des Afghans montent à bord d'un avion de transport de l'U.S. Air Force lors d'une évacuation à l'aéroport international Hamid Karzai, à Kaboul, le 22 août 2021. via REUTERS - US AIR FORCE

Pas question que les États-Unis et leurs alliés retardent leur départ d'Afghanistan. Sinon, menace le porte-parole des talibans, ils s'exposeront à « des conséquences » sans donner plus de précisions. La date du 31 août pour l'évacuation du pays de personnes à risques semble bien difficile à respecter. De quels moyens disposent les Occidentaux pour faire pression sur les talibans afin qu'ils acceptent un délai supplémentaire ?

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Les États-Unis se retireront-ils d'Afghanistan le 31 août prochain, comme prévu dans les accords avec les talibans et comme l’a réaffirmé ce lundi 23 août la Maison Blanche ? La pression monte pour que cette date butoir soit reportée. La Grande-Bretagne, la France et l'Allemagne plaident pour une prolongation de la présence des alliés à Kaboul pour achever l'évacuation de leurs ressortissants et de leurs collaborateurs afghans.

Faut-il négocier avec le nouveau pouvoir à Kaboul un éventuel report du retrait des États-Unis, au-delà du 31 août afin d'achever les évacuations ? Ou faut-il au contraire imposer des sanctions contre les islamistes, comme l'évoquent le Canada et le Royaume-Uni ? Ces questions seront posées au cours du sommet virtuel du G7 de ce mardi présidé par le Royaume-Uni. En tout cas, il faut désormais composer avec les talibans qui ont reconquis l'Afghanistan et y règnent en maître incontesté.

« Dans la panoplie de ce que nous avons à leur proposer, c’est la reconnaissance, la légitimation de leur statut d’État, explique Gérard Chaliand, spécialiste de l'Afghanistan, joint par RFI. Jusqu’à maintenant, ils ont fait patte de velours pour ne pas inquiéter la population, pour essayer de se faire admettre sans brutalité excessive. Est-ce qu’ils veulent continuer dans ce style ? Est-ce qu’ils ont intérêt à le faire ? À mon avis, oui. Qu’est-ce que ça peut leur faire d’accorder 8 ou 10 jours de plus, ça change quoi à leur victoire ? Rien du tout. Simplement ça permet de dire : "C’est nous qui déciderons souverainement si nous acceptons ou pas. C’est-à-dire, on vend un peu plus cher que ce qui est prévu." Les États-Unis, les Britanniques, les Français et l’Allemagne sont prêts à négocier. Reste à savoir ce que les autres vont exiger en sorte, comme humiliation supplémentaire, histoire de bien montrer que les patrons en Afghanistan, maintenant, c’est eux. »

Une réunion pour « prévenir une crise humanitaire »

Les membres du G7 - Royaume-Uni, États-Unis, Canada, Allemagne, France, Italie et Japon - vont tenter de trouver en urgence une issue commune à la crise afghane, ce mardi 24 août. « Prévenir une crise humanitaire », c'est l'un des objectifs annoncés par Boris Johnson pour ce sommet virtuel du « groupe des 7 ». Une réunion urgente pour les milliers d'Afghans qui attendent leur évacuation.

Une réunion capitale aussi pour le Premier ministre britannique, dont la relation avec les États-Unis est mise à mal par cette crise, analyse notre correspondance à Londres, Claire Digiacomi. Boris Johnson a été forcé à contre-coeur de suivre le calendrier du retrait américain d'Afghanistan et ignoré pendant 24 heures par le président Biden alors qu'il tentait de le joindre à ce sujet, selon le Sunday Times.

Les discussions pourraient donc être tendues autour de la date de fin des évacuations à l’aéroport de Kaboul. Les États-Unis ont prévu depuis longtemps de se retirer totalement du pays le 31 août, dans une semaine. Difficilement tenable, selon le Royaume-Uni ou la France, qui craignent de ne pas pouvoir venir en aide à toutes les personnes vulnérables. Boris Johnson va donc tenter de convaincre Joe Biden de repousser cette date. Mais il faudra négocier avec les talibans. Qui ont déjà fait savoir qu'ils s'opposeraient farouchement à tout report.

« Pour l'essentiel, les talibans règnent »

« Pour l’essentiel, ils dominent l’ensemble du pays, souligne Gérard Chaliand. La poche de résistance pour l’instant, c’est le fameux Panshir. C’est-à-dire une région très montagneuse et difficile à contrôler, qui restera probablement isolée, mais qui ne va pas changer le rapport de force. Donc on va voir comment ils vont se débrouiller avec la petite présence d’al-Qaïda, qui reste réduite à quelques milliers de militants, l’État islamique, avec eux aussi une présence surtout dans les zones pachtounes, et au sud du pays. Mais pour l’essentiel, les talibans règnent. Ils sont beaucoup mieux organisés qu’en 1996 et ma foi, s’il n’y a pas de refus à se plier à ce qu’ils vont imposer, les gens seront en sécurité à condition qu’ils soient soumis. C’est très mauvais pour les femmes et les jeunes filles. On va voir se dessiner un pouvoir qui forcément sera beaucoup plus autoritaire demain qu’il n’a été hier. »

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Une course contre la montre est engagée pour évacuer dans l'urgence le plus possible d'étrangers et d'Afghans avant la date fatidique. L'accès à l'aéroport de Kaboul est de plus en plus compliqué pour ceux qui veulent fuir. Les évacuations s'effectuent au compte-gouttes dans des conditions extrêmes.

Dans ce chaos ou plusieurs personnes ont déjà perdu la vie, cette femme qui préfère rester anonyme tente elle aussi sa chance. Elle est arrivée depuis Kandahar avec ses deux nièces et deux neveux en bas âge. Dirigeante d'un parti politique, militante de longue date pour les droits des femmes, elle se sait en danger et veut coûte que coûte quitter l'Afghanistan. RFI a recueilli son récit :

« Avec beaucoup de difficultés, je suis enfin arrivée à l’entrée de l’aéroport – après cinq ou six heures passée dans la file d’attente. Mais quand j’ai montré nos documents aux officiers, ils ne les ont même pas vraiment regardés. Ils nous ont dit que nos documents d’identité étaient peut-être des faux. Je leur ai expliqué que j’avais été candidate aux dernières élections parlementaires et que j’étais une militante des droits civiques…et qu’à cause de mon engagement politique il serait trop dangereux d’avoir tous mes documents sur moi. Je les ai suppliés de nous aider. Je leur ai dit aussi que mes nièces et mes neveux se sont déjà fait tabasser par les Talibans qui étaient venus me chercher. J’ai voulu leur montrer les traces des coups sur leurs corps. Mais ils ne voulaient rien en entendre. Ils nous ont juste rétorqué que nous avions besoin d’un passeport ou d’un visa d’un pays étranger. Sur ce, ces soldats nous ont demandé de quitter les lieux. Alors, nous nous sommes à nouveau mis dans la file d’attente, pour cinq ou six heures encore, c’est très très difficile. Le problème c’est que nous ne pouvons pas non plus repartir de l’aéroport pour regagner notre domicile, car les Talibans contrôlent tout le monde et ils nous connaissent. » 

Pour certaines familles qui ont le visa ou les papiers pour partir, cela signifie laisser des proches en danger sur place. Comme ce père de famille franco-afghan, joint dans l'aéroport militaire de Kaboul. 

« J'étais bloqué en Afghanistan parce que je suis venu voir mes parents qui avaient contracté le Covid. ma mère a été hospitalisée trois semaines. Mais c'est mon père qui est en danger. C'est le chef de sa tribu et il est opposé aux talibans depuis toujours. Donc j'ai contacté le ministère des étrangers, pour leur dire que la vie de mon père était menacée. Mais je n'ai pas de réponse de leur part. Ils ont fait des billets pour moi et mes enfants qui sommes français, mais n'ont rien fait pour mes parents. Je suis maintenant à l'aéroport pour accompagner mes enfants. Je ne pars pas actuellement car je ne peux pas laisser mes parents mourir tous seuls en Afghanistan. Il faut absolument que je les sauve. Sinon, je préfère mourir avec eux plutôt que d'être en France et apprendre que mon père n'est plus là. »

Depuis huit jours, selon le Pentagone, plus de 37 000 personnes ont été évacuées de la capitale afghane, dont 16 000 personnes entre dimanche et lundi 23 août.     

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La France et l'Allemagne demandent un délai supplémentaire                      

L'Allemagne est en discussion avec les États-Unis, la Turquie et d'autres partenaires afin de garder l'aéroport de Kaboul ouvert pour les évacuations après le 31 août, a annoncé lundi le chef de la diplomatie allemande. « Nous devrons continuer à discuter avec les talibans, car ils auront bien sûr un rôle particulier à jouer dans le fonctionnement de l'aéroport après le retrait des troupes américaines », a précisé Heiko Maas.

Le ministre allemand a par ailleurs assuré que des discussions se tenaient avec « les pays voisins de l'Afghanistan » comme l'Ouzbékistan, le Pakistan, l'Inde et le Tadjikistan afin que les Afghans et Afghanes que Berlin accepte de prendre en charge puissent se rendre dans les ambassades allemandes de ces pays par voie terrestre pour y déposer leur demande de visa.

De son côté, Paris estime qu'un délai supplémentaire est « nécessaire » pour mener à bien ces évacuations. Florence Parly, la ministre française des Armées, et Jean-Yves le Drian, le ministre des Affaires étrangères, sont à Abou Dhabi, la base arrière de l'armée française pour organiser ces retours. « Nous sommes préoccupés [par] la date butoir fixée par les États-Unis le 31 août. Un délai supplémentaire est nécessaire pour mener à bien les opérations en cours », a ainsi déclaré Jean-Yves Le Drian à des journalistes qui l'accompagnaient sur la base.

Le chef de la diplomatie française a annoncé ce lundi que la France a déjà évacué quelque 2 000 personnes : « Ces efforts-là, entrepris par les uns et les autres, là où ils sont, ont permis à cette heure d’organiser 14 rotations d’A400M depuis Kaboul. Ils permettront demain d’en assurer deux autres. Et ce que l’on peut vous dire, c’est que demain, il y aura eu 2 000 personnes qui auront été évacuées en un tout petit plus d'une semaine depuis Kaboul. C’est un exploit. D’ailleurs, chaque vol est un exploit. Les discussions que nous avons eues tout à l’heure avec notre équipe à Kaboul, montrent l’extrême difficulté de la situation. Ça n’a pas empêché le fait qu’on l’on a pu exfiltrer 2 000 personnes dont 90 Français. »

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Une évacuation commune à la Belgique et les Pays-Bas

Parmi les évacuations de ce week-end figurent entre autres des personnes évacuées vers les Pays-Bas et la Belgique. Les Pays-Bas avaient déjà largement entamé leur pont aérien la semaine dernière, mais pour les Belges, il s’agit de la première évacuation d’Afghanistan, organisée conjointement avec les Néerlandais alors que les autres pays ont chacun leur propre opération.

C’est sur l’aérodrome militaire de Melsbroek, au nord de Bruxelles, que s’est posé ce lundi le premier vol organisé par la Belgique, rapporte notre correspondant à Bruxelles, Pierre Benazet. À son bord, 193 personnes : des ressortissants Belges mais aussi des interprètes de l’armée belge en Afghanistan et d’autres ressortissants afghans.

Pour la Belgique, c’est un soulagement car l’opération de l’armée de l’air belge n’a pu être déployée que depuis samedi, avec des rotations de quatre appareils de transport tactique entre Kaboul et la capitale pakistanaise.

C’est d’Islamabad qu’a d'ailleurs décollé le vol arrivé ce lundi. Son atterrissage à Bruxelles a été suivi de peu par celui d’un appareil de l’armée de l’air néerlandaise. C’est le sixième vol du pont aérien néerlandais, désormais coordonné avec l’opération belge. Les armées des deux pays embarquent dorénavant à bord de leurs appareils les évacués de Kaboul sans distinction.

Les observateurs soulignent en Belgique que cette évacuation commune à deux pays est unique même si par exemple, Suisses et Hongrois ont embarqué des ressortissants d’autres pays occidentaux. Pour certains ici, l’absence d’une opération commune à tous les pays qui participaient à la mission de l’Otan en Afghanistan est incompréhensible.

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