Sous-marins : Paris, grand perdant de l'alliance entre Canberra, Washington et Londres

Sous-marin «Barracuda» (classe Block 1A) proposé par la DCNS (devenue Naval Group) à la marine australienne (photo d'illustration).
Sous-marin «Barracuda» (classe Block 1A) proposé par la DCNS (devenue Naval Group) à la marine australienne (photo d'illustration). © Reuters

Les États-Unis, le Royaume-Uni et Canberra ont annoncé, mercredi 15 septembre, la constitution d'un nouveau partenariat de sécurité et de défense. L'Australie doit se doter de plusieurs sous-marins nucléaires américains. Elle renonce, au passage, à une commande faramineuse de sous-marins français signée en 2016. Malgré tout, le président américain Joe Biden assure qu'il compte toujours sur Paris dans la région.

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L'annonce a été faite mercredi par Scott Morrison. Le Premier ministre australien a confirmé que son pays allait se doter de sous-marins à propulsion nucléaire américains. C'est la décision qui est ressortie du nouveau partenariat conclu entre l'Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni. Ces deux dernières nations vont aider la première à se doter de ces appareils, comme prévu dans ce nouveau pacte baptisé Aukus.

« La première grande initiative d'Aukus sera de livrer une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire à l'Australie », a déclaré Scott Morrison, apparaissant en visioconférence avec le Premier ministre britannique, Boris Johnson, et le président américain, Joe Biden. Cette alliance se lit aussi comme une posture forte face aux ambitions grandissantes de la Chine dans la région de l'Indo-Pacifique.

Un haut responsable de la Maison Blanche a qualifié ce partenariat d'« historique », liant les trois pays « pour des générations ». Les États-Unis n'avaient partagé cette technologie sensible qu'avec le Royaume-Uni. C'est dire l'importance de cet accord « qui reflète le degré de confiance entre nous et la profondeur de notre amitié », dixit Boris Johnson. Mais un quatrième protagoniste apparaît comme le grand perdant de ce partenariat : la France.

Une « décision regrettable », estime Paris

En 2016, l'Australie avait passé une gigantesque commande de sous-marins conventionnels à la France. Naval Group, groupe industriel français spécialisé dans la construction naval de défense, devait lui livrer 12 engins sur 50 ans. Coût total de l'opération : 50 milliards de dollars australiens, soit 31 milliards d'euros. Un vrai « contrat du siècle » qui va être abandonné au profit du nouveau partenariat Aukus. Le Premier ministre australien a en effet annoncé que l'accord avec Paris était rompu.

Il faut dire qu’à Canberra, les critiques étaient nombreuses à l’égard des Francais, à qui on reprochait des retards ou encore des surcoûts, rapporte notre correspondant à Sydney, Grégory Plesse. Une alternative a été trouvée mais elle va coûter cher. Les pénalités à verser à Naval Group pour la rupture du contrat pourraient dépasser les 250 millions d’euros, d’après la presse australienne.

Dans un communiqué conjoint, les ministères français des Armées et des Affaires étrangères ont pris acte de la décision du gouvernement australien, précisant qu'il s'agit d'une décision « contraire à la lettre et à l'esprit de la coopération qui prévalait entre la France et l'Australie ». « Le choix américain qui conduit à écarter un allié et un partenaire européen comme la France d'un partenariat structurant avec l'Australie, au moment où nous faisons face à des défis sans précédent dans la région Indopacifique (...) marque une absence de cohérence que la France ne peut que constater et regretter », estime le gouvernement français.

Dans la soirée de mercredi, Naval Group a fait par de « sa grande déception » quant aux derniers développements. « Le Commonwealth d'Australie n'a pas souhaité engager la phase suivante du programme, ce qui est une grande déception pour Naval Group qui proposait à l'Australie un sous-marin conventionnel de supériorité régionale avec des performances exceptionnelles », indique l'industriel.

Tout contrat, à un moment donné, peut virer d’un côté ou de l’autre. Mais sur l’Australie on pensait que ça allait aller au bout. On est déçu parce que c’est un contrat qui avait de fortes opportunités à l’export et donc c’était un très joli contrat.

David Robin, délégué CFDT à Naval Group Cherbourg

Biden veut toujours « travailler étroitement avec la France »

Peut-être conscient du froid qu'Aukus pourrait jeter sur les relations avec l'Hexagone, Joe Biden s'est voulu rassembleur. Le président américain a assuré que son pays veut « travailler étroitement avec la France » dans la région de l'Indo-Pacifique. Paris demeure « un partenaire clé », a-t-il insisté.

« Il s’agit d’investir dans notre plus grande force : nos alliances, a déclaré le président américain. Et de le mettre à jour pour mieux affronter les menaces d’aujourd’hui et demain. Il s’agit de connecter les partenaires et les alliés de l’Amérique d’une nouvelle façon, et d’amplifier notre capacité à collaborer, tout en reconnaissant que rien ne peut séparer l’intérêts de nos partenaires de l’Atlantique et du Pacifique. Cet effort reflète la tendance de certains pays européens clés qui jouent un rôle très important dans le Pacifique. La France en particulier a déjà une présence indo-pacifique importante et la France est un partenaire clé dans l’alliance qui renforce la prospérité et la sécurité de la région. Les Etats-Unis sont impatients de travailler avec la France et d’autre pays clés alors que nous avançons. »

De son côté, Scott Morrison d’ailleurs, a rappelé qu’il voyait toujours Paris comme un très proche allié : « Je veux rappeler que la France reste un partenaire très important… et j’espère que cette relation se poursuivra au-delà de ce qui est indubitablement une décision difficile et décevante pour la France. Mais en tant que Premier ministre, mon rôle c’est d’agir aux mieux pour défendre nos intérêts de sécurité nationale. Je sais que la France ferait de même et qu’au final, nous serons compris ».

Il n’est pas sûr que cela suffise à satisfaire Paris. D’autres pays sont surpris et mécontents. Pour éviter les accusations de prolifération, les trois dirigeants insistent pour dire que les sous-marins seront à propulsion et non à armement nucléaire. Mais la Nouvelle-Zélande annonce qu’ils ne seront pas les bienvenus dans ses eaux. La Chine a dénoncé la vente « extrêmement irresponsable » des sous-marins américains à propulsion nucléaire à l'Australie.

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