Entretien

Depuis l’arrivée des talibans, «tous les espoirs» des femmes «sont brisés», selon une Afghane

Des Afghanes passant près d'un vendeur de vêtements à Kandahar (Est), le 22 septembre 2021.
Des Afghanes passant près d'un vendeur de vêtements à Kandahar (Est), le 22 septembre 2021. © Javed Tanveer, AFP

En Afghanistan, les femmes ont disparu de l'espace public depuis l'arrivée au pouvoir des talibans. Farshi, habitante de Jalalabad (est), est l'aînée d'une fratrie de six et vit désormais sous une burqa. Mais c'est grâce au salaire de cette célibataire et diplômée de l'université que sa famille survit. Travailleuse sociale dans une ONG s'occupant de femmes toxicomanes, la jeune de 26 ans voit l'étau taliban se refermer sur elle, sur ses sœurs et toutes les femmes afghanes. Entretien.

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RFI : Depuis que les talibans ont pris le pouvoir, quelles précautions devez-vous prendre en tant que femme ?

Farshi : La plupart du temps, maintenant, je dois me faire accompagner au bureau par mes frères. Mais de toute façon, s'ils veulent s'en prendre à moi, peu importe que je sois avec un de mes frères ou avec un autre homme. Je connais leur violence.

Au mois de juin, ils ont fait exploser la voiture de l'organisation pour laquelle je travaille. Nous sommes dix salariées à exercer là-bas, toutes des femmes.

Pour l'instant, ils sont occupés :  ils choisissent leurs ministres, leurs gouverneurs et autres fonctionnaires. Mais quand ils auront fini, ils viendront nous voir pour nous interdire de travailler, j'en suis sûre à 100 %. C'est déjà le cas dans les provinces... ça arrivera dans les villes aussi.

Êtes-vous toujours payée pour votre travail ?

Oui, mais on n'arrive pas à toucher notre argent, à cause des banques, de la situation économique depuis un mois, depuis que les talibans sont au pouvoir. On a énormément de problèmes financiers, comme tout le monde. Moi, par exemple, je loue une maison : comment vais-je faire pour payer le loyer ? Je suis extrêmement déprimée. J'ai dû aller chez le médecin chercher des médicaments, car je n'arrive plus à dormir tellement je suis anxieuse.

Chaque jour, c'est de pire en pire. Hier encore, il y a eu des explosions à 100 mètres de notre bureau. Tout le monde criait, on pensait qu'ils allaient revenir et nous tuer cette fois. Quand on rentre chez nous, on pense à ces explosions, aux morts... Et comme nous avons été ciblées et qu'ils savent où je travaille, je crains qu'ils ne viennent me tuer chez moi un jour ! Parce que nous sommes des femmes, que nous travaillons dans un centre d'accueil pour femmes toxicomanes. Car tout le monde sait bien qu'ils sont contre les femmes.

Vous avez deux sœurs plus jeunes qui sont encore à l'école, qu’est-ce qui a changé pour elles ?

Une de mes sœurs est au collège, en 3e, donc elle est à la maison puisqu'elle n'a plus le droit d'aller à l'école. Nous sommes très tristes, parce qu'elle va être privée d’instruction, alors qu'elle est très intelligente. Elle est la deuxième de sa classe. Tout ce qu'elle peut faire, c'est rester à la maison et étudier dans les livres. Mais bizarrement elle garde espoir, elle nous dit « peut-être qu'ils vont nous laisser retourner à l'école »… Je ne sais pas.

Mon autre sœur, elle, est à l'université. Elle étudie le droit, c'était son dernier semestre. Elle devait passer ses examens, mais ils les ont annulés. Les étudiantes n'ont plus le droit de suivre ces cours. Ils ont éliminé des matières : le droit international, l'histoire, la géographie, les sciences de l'environnement, les langues aussi. On n'a plus le droit d'apprendre l'anglais à l'université et dans les écoles. Il ne reste que les matières basiques : le pashtoun, le dari et les maths. Qu'est-ce qu'on va faire de ça ?

Moi-même, j'ai une licence et je voulais passer mon master, mais puisque maintenant nous ne pouvons plus être dans les mêmes classes que les garçons et que je suis la seule fille inscrite, l'université n'a pas pu ouvrir une classe rien que pour moi. Je suis tellement déprimée : je voulais poursuivre mes études jusqu’au doctorat. Mais tous nos espoirs sont brisés.

Pensez-vous qu'une grande mobilisation des femmes pourrait faire changer les choses ?

Non, je ne le crois pas. Pendant quelques jours, à Kaboul, des femmes ont manifesté avec des panneaux, des drapeaux. Elles ont été réprimées par la violence. Ils ne changeront pas, ils le disent : « Les femmes n'ont pas besoin de sortir, de travailler, de s'éduquer. » Hier, j'ai entendu ça à la télévision, ça m'a choqué. J'ai réalisé que j'allais devenir une femme au foyer.

Sur les réseaux sociaux, on a pu voir des vidéos de femmes manifester en faveur des talibans. Certaines disent qu'elles ont été forcées ?

Ce sont peut-être leurs femmes, leurs filles, leurs épouses… C'étaient peut-être même des hommes qui manifestaient sous la burqa. Je ne vois pas comment des femmes peuvent accepter les talibans en 2021, dans le monde dans lequel on vit.

Qu’est-ce qui a changé le plus dans votre quotidien ?

Avant les magasins étaient ouverts jusqu'à 22 ou 23 heures, mais maintenant, après la dernière prière du soir, il y a un couvre-feu et tout ferme. On ne peut pas se promener dans la rue. S'ils voient quelqu'un dehors, ils disent qu'ils lui tireront dessus. C'est devenu tellement silencieux...

Maintenant, je pleure beaucoup. Je pleure pour mon peuple, pour le gouvernement que nous avons perdu, pour nos militaires et surtout pour les femmes. Beaucoup de celles que je connais avaient un travail, elles sont parfois veuves, elles ont des enfants et maintenant elles ont toutes des problèmes économiques. Qui va les aider maintenant ?

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