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Théâtre

De Filippo qui entre au Français, c’est magique !

La grande magie, d'Eduardo de Filippo.
La grande magie, d'Eduardo de Filippo. (Photo : C. Mirco Magliocca / Comédie Française)
Texte par : Elisabeth Bouvet
4 min

Très bel hommage rendu à Eduardo De Filippo (1900-1984) à la Comédie-Française qui pour l’entrée de l’auteur italien à son répertoire présente La Grande Magie, une pièce de 1948. Choix judicieux qui permet d’embrasser tout l’univers du Napolitain d’origine entre farce et tragédie, petites gens et grands hôtels, cruauté et nécessité. Servie par une mise en scène irréprochable, des décors somptueux et des acteurs tous à l’unisson, La Grande Magie est tout simplement un régal. A voir avant le 19 juillet.

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La fable (c’est le terme retenu par son auteur) n’est pas bien longue. Elle tient en trois actes d’une durée égale, et pourtant le spectateur a l’étrange et agréable sensation d’avoir été embarqué très loin. Un joli tour de passe-passe, à l’aune d’un texte qui ne manque pas de retournements, imprévus et autres disparitions. La Grande Magie, le titre, dit bien en effet de quoi il retourne puisque le grand ordonnateur de ce qui va bientôt se jouer sous nos yeux est un prestidigitateur, Otto Marvuglia, magicien de seconde zone qui, pour tenter tant bien que mal de nourrir famille et amis, réalise ses numéros dans les hôtels des stations balnéaires, et s’adonne même - quand nécessité fait loi - à des tours de magie qui tiennent carrément de l’escroquerie.

Ainsi de cette représentation au cours de laquelle il doit faire disparaitre durant quinze minutes l’épouse d’un mari excessivement jaloux, Calogero Di Spelta, pour laisser à celle-ci l’opportunité de rejoindre son amant qui, ni une ni deux, l’enlève. Otto Marvuglia lui doit sauver sa réputation et n’a d’autre choix que de remettre à l’époux trompé, délaissé, abandonné une petite boîte noire, laquelle est censée contenir Marta, l’épouse. Mais, insiste le magicien, le mari cocufié ne pourra ouvrir la boîte (et voir revenir madame) qu’à la condition d’avoir confiance en sa femme. Durant quatre ans, le malheureux Calogero va donc se réfugier dans l’illusion, refusant d’admettre l’évidence. Calogero, deux fois victime… Un jeu cruel et diabolique auquel il décide, alors qu’il a perdu appétit, cheveux et que sa mère, sa sœur, son frère s’apprêtent à l’interner, de mettre subitement un terme en ouvrant la boîte. Mais voilà, le maléfice sera le plus fort et c’est finalement Calogero qui demeurera enfermé, comme le souligne le décor : un appartement aux dimensions gigantesques qui le font paraitre petit, minuscule et prisonnier de sa folie, refusant définitivement de supporter la vérité.  

Entre Calogero (excellent Denis Podalydès) et Otto (formidable Hervé Pierre, tout en rondeur fourbe) s’est noué un pacte quasi faustien dès lors que le premier, s’étant tout d’abord laissé embobiner par les raisonnements (faussement) alambiqués du second, ne peut bientôt plus se passer du magicien, allant même in fine jusqu’à le dépasser et continuer seul ce terrible jeu alors même qu’Otto réclame clémence et happy end. Un renversement qui va de pair avec le changement de ton qui peu à peu fait glisser la fable d’un registre comique presque grotesque (avec grosses ficelles afférentes, tours de magie obligent) à une tonalité plus sombre voire carrément tragique.

Du reste, l’apparente légèreté du propos est toujours émaillée de touches dramatiques ; ainsi quand dans le deuxième acte, Otto perd sa fille faute d’argent pour la soigner et ne doit lui-même la vie sauve qu’à une énième escroquerie sans laquelle un truand à qui il avait emprunté de l’argent (sans le lui rendre) l’aurait tout bonnement occis. C’est d’ailleurs ce mélange des genres entre les vies ordinaires, la débrouillardise (à tous les niveaux, y compris policier), la vulgarité aussi, et la souffrance d’un homme qui participe de l’alchimie de cette fable qui donne à entendre la foisonnante et populaire Naples, ville du sud de l’Italie à laquelle Eduardo Di Filippo est demeuré attaché jusqu’à la fin de sa vie.

La Grande Magie n’avait pas, en son temps, convaincu le public italien dérouté par la seule utilisation de la langue nationale et non plus du dialecte napolitain et par l’abandon de la farce, genre dans lequel il excellait depuis sa première pièce Qui est plus heureux que moi (1929). A tel point que son auteur lui-même s’en était détourné. Il avait fallu attendre Giorgio Strehler pour que cette fable soit redécouverte, en 1984, sur la scène du Picolo Teatro di Milano… Un quart de siècle plus tard, elle soulève l’enthousiasme du public de la Comédie-Française. De la grande magie !

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