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Théâtre

Le Français présente un «Avare» cash

Cléante (Benjamin Jungers) et Harpagon (Denis Podalydès, de g. à dr.)
Cléante (Benjamin Jungers) et Harpagon (Denis Podalydès, de g. à dr.) (Photo : Brigitte Enguérand)
Texte par : Elisabeth Bouvet
3 mn

La Comédie-Française à Paris fait sa rentrée 2009 avec L’Avare de Molière (1622-1673). C’est Denis Podalydès qui, bien qu’il n’ait pas exactement l’âge du rôle, endosse le costume étriqué de ce fâcheux et triste sire sous la direction de Catherine Hiegel, la doyenne des sociétaires de la grande maison. Si Harpagon arbore justement cette couleur noire qui face aux fanfreluches des autres personnages renforcent son aspect déshumanisé, c’est tout de même vers la farce que la metteuse en scène a choisi de tirer cette pièce-phare du répertoire français créée en 1668. A l’affiche jusqu’au 21 février.

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Pluie de louis d’or et d’applaudissements ce mercredi soir au terme d’une représentation qui est allée crescendo jusqu’à ce finale en forme de ballet pour un fou. Au centre de la ronde, de la farce, un Harpagon barbouillé de terre, le regard exorbité d’un illuminé faisant des mamours à sa chère cassette tandis que les protagonistes de la pièce forment un demi-cercle autour de lui, à la manière d’une danse (faussement) carnavalesque. Un, deux, trois, quatre… Les rappels furent si nombreux, si enthousiastes ce soir-là qu’on en a oublié le compte exact. C’est pourtant une forme de décompte que l’on ressent en quittant la salle Richelieu encore débordante des cris perçants de quelques jeunes personnes.

 
Le décor - celui d’un hôtel particulier du XVIIe siècle sans oublier le rideau de scène doré façon « bling-bling » -, les éclairages - avec une belle déclinaison de la lumière au fur et à mesure qu’avance la journée et une utilisation parfois plus « théâtrale » qui insuffle une frissonnante tension dramatique -, les costumes - à commencer par celui d’Harpagon, noir et étroit, ce qui fait ressortir l’aspect « rapace » de cet oiseau au cœur aussi sec que sombre… Tout forme écrin jusqu’à la langue de Molière que Denis Podalydès, littéralement habité par son rôle, sautillant et vif, maladivement inquiet et paranoïaque, dit avec un sens de la rupture et du tempo absolument remarquable.

Du reste, dans ce rôle tant joué et notamment à la Comédie-Française par un Michel Aumont qui le campa pendant vingt ans, le comédien est irréprochable, visage gris et regard dément. Eloge à partager avec la formidable Dominique Constanza en Frosine pleine de tempérament à la fois intrigante et tendre, Serge Bagdassarian qui prête ses traits à un Anselme véritable « copier-coller » du Roi-Soleil, l’embonpoint et le ridicule en plus et le jeune Stéphane Varupenne qui joue Valère, l’intendant et néanmoins amoureux transi de la fille d’Harpagon. Le quiproquo qui l’oppose à son maître juste après le vol de la fameuse cassette constitue l’un des grands moments de la pièce.

Faut-il encore que celle-ci s’élance. La mise en route (en jambe, pourrait-on même écrire) s’étire tant qu’elle plombe la suite, gâtant presque le plaisir de voir la pièce s’ébrouer et prendre son envol, sans d’ailleurs que quiconque soit précisément responsable de cette pesanteur à moins que ce ne soit notre propre impatience à arriver vite aux scènes-clés de cet Avare si familier. Quant à l’option de faire de cet Harpagon un homme finalement risible même si la pièce est traversée de scènes qui soulignent la folie de ce Picsou jamais rassasié et qui à force d’amasser, de compter, de s’enrichir a perdu toute empathie pour le monde qui l’entoure à commencer par ses propres enfants qu’il se réjouit de céder « sans dot », Elise à un sexagénaire, Cléante à une veuve, elle escamote la part sombre et pathétique de ce personnage asséché et stérile, prisonnier de son obsession pour l’argent, son seul et unique amour, et partant du pouvoir sur les autres que lui confère cette fortune chérie.

En ces temps de crise et d’injustices criantes voire insupportables, Catherine Hiegel a fait le choix de rire de ces « boursicoteurs » aux poches pleines qui demeurent impunis (et même, dans le cas d'Harpagon, exaucé au delà de ses espérances) quel que soit le montant et les conséquences de leurs erreurs, bref de leur « crime » pour reprendre le mot de l’auteur, plutôt que d’en pleurer, dans le droit fil de celui qui le premier revêtit le costume étriqué de cet Harpagon infect, Molière himself.

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