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Musique

Pierre Henry, «Une vie auditive»

© Geir Egil Bergjord
Texte par : Elisabeth Bouvet
7 min

Du 4 au 15 août, Pierre Henry, bientôt 81 ans, reçoit à son domicile parisien non loin du métro Picpus. Plutôt que de domicile, il conviendrait d’ailleurs davantage de parler de studio tant les pièces, les murs de cette maison où il a élu domicile en 1971 résonnent de mille et un sons. Mille et un sons, miroirs du temps est d'ailleursle titre de cet ensemble de concerts que le père de la musique électroacoustique donne tous les après-midi, à raison de deux par jour. Les visiteurs-auditeurs étant, quant à eux, cordialement invités à se promener dans les trois étages de la maison, depuis la cave jusqu’à la chambre où il est même autorisé de s’allonger sur le lit de Pierre Henry. Une maison à déchiffrer comme on lit une autobiographie, l’occasion d’esquisser le portrait de ce compositeur et peintre éminemment concret.

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« Courage, j’arrive ! ». Il est 19h45, le second concert vient de s’achever et Pierre Henry s’apprête à faire le tour du propriétaire, de bas en haut, pour saluer tous les visiteurs éparpillés tout au long des trois étages de sa maison, qui dans la cuisine, qui dans la bibliothèque, qui dans la chambre, qui dans la sonothèque, autant d’espaces vaguement aménagés pour accueillir une petite trentaine de personnes. Polo violet, pantalon noir et chaussons aux pieds, le compositeur sort de son studio tandis que l’auditeur n’est pas complètement mécontent de revoir la lumière du jour. Histoire de retrouver un peu d’air après cette expérience sonore et visuelle quasi en apnée, stores baissés, fenêtres et portes closes.

Regarder, c'est aussi écouter

C’est la quatrième fois déjà en dix ans que Pierre Henry reçoit ainsi chez lui, dans cette maison où il s’est installé voilà maintenant plus de 35 ans. « C’est une approche plus intime, plus réelle au fond, avec le public qui peut voir comment je travaille, et aussi comment je vis, comment je peins et donc c’est une communication plus forte », explique le père de la musique concrète. A juste titre car pénétrer dans l’antre du compositeur s’apparente de fait à une expérience pour le moins singulière.

Dès la cour, le visiteur prend la mesure de la … démesure qui se dissimule derrière le haut portail qui marque l’entrée du domicile de Pierre Henry : pas une surface, pas un mur, pas un plafond même parfois, qui ne soient tapissés de ses œuvres toutes plus hétéroclites les unes que les autres où de vieilles cuillers côtoient des câbles en tout genre, où des images d’antan flirtent avec des fragments de vinyles réduits en miettes, où des puces électroniques jouxtent des touches de piano, etc.

C’est en 1990, raconte-t-il, qu’il a entamé ces collages divers et variés : « J’ai commencé à travailler une sorte de peinture concrète à partir de mes vieux appareils que j’ai défaits, refaits, aussi à partir de certains matériaux. Je pense avoir fait une approche picturale qui devait correspondre à l’accompagnement des concerts ». Symbolique de ce rapprochement ou, plus exactement, de cette fusion, le rez-de-chaussée où, de part et d’autre du couloir d’entrée, se trouvent son studio et la cuisine. Dans le premier, encombré de consoles, manettes, magnétophones, il travaille ses sons - il en possèderait plus de 500 000 - tandis que dans la seconde, sur une longue table rustique, il cloue, colle, découpe. A l’emplacement traditionnel où l’on trouve généralement épices et condiments, Pierre Henry, lui, a rangé des vis, des cutters ou encore des vrilles. Ce qui ne l’empêche pas, dit-on, d’être un excellent cuisinier !

(Photo : Elisabeth Bouvet/ RFI)

Une vie de compositions

Tous ces fragments du passé découpés, désarticulés, déconstruits, recomposés, racontent aussi une vie, en l’occurrence la sienne. Car si, au gré de nos déambulations, apparaissent des visages comme ceux du chorégraphe Maurice Béjart et du compositeur et théoricien Pierre Schaeffer, ils sont là pour écrire « [s]on autoportrait », souligne notre hôte. Tout comme les tranches de dossiers dument classés et qui racontent l’aventure musicale et acoustique de Pierre Henry depuis la fin de la Seconde guerre mondiale (ainsi de cette pochette baptisée, Partitions, dimanches noirs 1945) et nous disent beaucoup de ses goûts et obsessions (ainsi de la présence récurrente de Victor Hugo, d’Antonin Artaud ou de dieu). L’impression de capharnaüm s’étiole effectivement assez vite devant l’évident et impressionnant souci d’organisation et de rangement (de composition ?) qui semble animer le maître des lieux. Du coup, la visite se fait comme à « livre ouvert ».

J'ai fait une approche picturale qui devait correspondre à l'accompagnement des concerts.

Pierre Henry

Les touches du piano, noires et blanches désunies pour l’occasion, qui se laissent voir en poussant la porte de la cuisine rappellent notamment que Pierre Henry est un musicien à part entière. Il a 10 ans quand il entre, en 1937, au conservatoire national supérieur de musique de Paris. Il y restera dix années et aura, entre autres, pour professeurs Olivier Messiaen et Nadia Boulanger. Ses toutes premières compositions sont d’ailleurs d’une facture plutôt traditionnelle. Jusqu’en 1947 où il entame ses premières recherches, ce qu’il appelle « sa lutherie expérimentale ».

Une rencontre va alors sceller son destin, celle avec Pierre Schaeffer en 1949. Ce dernier a crée en 1944, un studio consacré à l’expérimentation radiophonique. Avec Pierre Henry, les deux hommes vont écrire plusieurs œuvres en commun dont la Symphonie pour un homme seul (1949-1950) qui marque les débuts de la musique dite concrète. Au mitan des années 50, une collaboration au long cours va également se nouer entre Pierre Henry et Maurice Béjart qui, en 1955, tire un ballet de cette symphonie pionnière, deux ans après avoir monté Orphée, un opéra expérimental écrit par Schaeffer et Henry. Au total, 15 adaptations chorégraphiques verront ainsi le jour dont en 1967, Messe pour le temps présent, une commande de Béjart.

(Photo : Elisabeth Bouvet/ RFI)

A l’écoute de son époque

« Prière », « Voix lactée », « Coucher de soleil », « Les poules », « Eau et ciel », « Gouttes d’eau », « Pétillement »… Les bandes accumulées témoignent de son goût pour tous les sons du quotidien, naturels ou industriels qu’il s’applique ensuite à recomposer. Embauché par les studios de la Radio et Télévision Française que dirige son ami Pierre Schaeffer, Pierre Henry qui est alors responsable des travaux du Groupe de recherche de musique concrète, s’adonne à toutes sortes d’expériences, bouleversant les notions d’écoute.

En 1958, « l’élève » fonde son propre studio de musique électroacoustique, Apsome et signe sous son seul nom : Le Voyage (1962), Variations pour une porte et un soupir (1963), Messe de Liverpool (1967-70), Apocalypse de Jean (1968), Dixième symphonie (1979), un collage des 9 symphonies de Beethoven en hommage au compositeur allemand… Autant de compositions qui à chaque fois marquent les esprits, même à l’étranger où les Beatles avaient, par exemple, envisagé de travailler de concert avec le Français. Reste Tomorrow nevers knows, un titre des « 4 garçons dans le vent » qui s’inspire de toute façon des recherches menées par Pierre Henry.

Pierre Henry

En France, l’attention portée à son travail n’est pas immédiate. Surtout de la part des pouvoirs publics. Ce n’est qu’en 1982 qu’il peut ouvrir, dans sa maison, son nouveau studio Son/Re, grâce aux subventions du ministère de la culture et de la ville de Paris. Une reconnaissance tardive qu’il doit d’ailleurs à l’émergence, dans les années 90, des musiques électroniques et surtout de la Techno. En 1997, par exemple, le duo Saint Germain a réalisé un remix de Psyché Rock. Pas question pour autant pour Pierre Henry de renoncer à mixer, à arranger, à composer.

L’an passé, il créait Objectif Terre. Et cet été, il propose à travers Mille et un sons de retracer « les jalons de toute [s]on œuvre depuis soixante ans », ce qu’il appelle, en référence au cinéma, « un festival de court-métrages sonores » et « une cristallisation de [s]on passé ». D’hier à aujourd’hui, une manière enfin de rappeler que « dès le départ, cette musique concrète ne se voulait pas une musique complexe ni assommante, mais qui voulait jouer sur le réel et l’imaginaire ».

Assis dans son studio, devant sa console, le corps légèrement en arrière, il salue de la main les auditeurs qui s'éclipsent les uns après les autres. La plupart des portes ont été déboîtées et entassées dans la salle de bains, la seule pièce non ouverte, pour permettre, dit-il, « une meilleure circulation des sons ». Pas de doute : chez Pierre Henry, « maison » rime bien avec « me[s]ons ».

DR

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