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Rencontres d'Arles

Robert Delpire, passeur d’images

(Photo : Elisabeth Bouvet/ RFI)
Texte par : Elisabeth Bouvet
7 min

« 40 ans de rencontres ». C’est là, sous cette (bien nommée) bannière que les 40e Rencontres photographiques d’Arles ont installé la rétrospective consacrée à Robert Delpire. En fait de rencontres, l’éditeur français, les a multipliées tout au long des six décennies au cours desquelles il a joué un rôle essentiel dans la reconnaissance de la photographie en France. Une somme depuis la toute première édition mondiale des Américains de Robert Frank en 1958 jusqu’à la création, en 1982, de la collection « Photo Poche » qui compte aujourd’hui plus de 150 titres sans oublier les nombreuses expositions qu’il a montées à commencer par la rétrospective dédiée à son ami Henri Cartier-Bresson au Musée d’art moderne de Paris, en 1979 et qui a fait le tour du monde. Portrait d’un « montreur d’images » pour reprendre le titre du film de Sarah Moon qui sera projeté à Arles dans le cadre de cet hommage.

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A la question « Si vous ne deviez accrocher au mur qu’une seule œuvre, quelle serait-elle ? », Robert Delpire répond sans l’ombre d’une hésitation, « Uccello, nettement », le peintre de la Renaissance italienne. « Et pas monsieur Nadar », reprend-t-il amusé devant notre surprise sans voix. A force de « vivre dedans » - et avec, serait-on tenté d’ajouter, puisque sa compagne n’est autre que la photographe Sarah Moon -, on imagine aisément qu’on puisse avoir envie de dépaysement. Chez soi, du moins car, rue de l’abbaye, dans le quartier de Saint-Germain des Prés où il possède ses bureaux, ce ne sont que clichés aux murs. A cette nuance près qu’à part une image d’Henri Cartier-Bresson, toutes ont pris la route d’Arles, le temps d’une rétrospective qu’il avait dans un premier temps refusée : « J’ai toujours préféré faire des choses nouvelles plutôt que de regarder derrière moi ce que j’ai fait ».

Au départ était Neuf...

Robert Delpire
Robert Delpire Sarah Moon

Devant l’étendue du travail accompli depuis ses débuts en 1948, à l’âge de 22 ans, difficile toutefois de ne pas céder à cette juste reconnaissance même si Robert Delpire se défend de l’avoir réalisé seul. « Un éditeur n’est pas quelqu’un d’isolé, il est entouré de collaborateurs, et il n’est que l’interprète des auteurs ». La modestie n’empêche pas les bonnes idées, et de ce point de vue, l’ancien étudiant en médecine s’est rarement trouvé à court. Rien pourtant ne le prédestinait à une telle carrière. « Il n’y avait pas un livre, pas un disque chez mes parents. Mais le goût de l’image m’est venu très tôt et assez personnellement ». Une affinité qu’il met doublement en pratique, en faisant de la photo grâce à « un appareil en bakélite gagné dans une foire » et en animant Neuf, la revue culturelle de la Maison de médecine. Si aujourd’hui encore, il pratique la photographie « pour son plaisir » - les chats étant son sujet de prédilection -, son implication dans la mise en page (et en image) de Neuf lui donne définitivement le goût de l’édition, des livres.

« L'amitié m'a tout apporté »

« J’ai eu à cette époque un rapport avec des gens de qualité tout à fait exceptionnel ». C’est en poussant la porte de l’agence Magnum qu’il tombe sur le trio de choc composé de Capa, Cartier-Bresson, Seymour, les trois fondateurs qui comme un seul homme lui accorde leur aide pour agrémenter le magazine dont il a la charge. Prévert, Sartre, Steinberg… Tous, de même, l’épauleront généreusement. « De cette période-là, datent la plupart de mes amitiés profondes comme André François, André Martin - à qui il rendra un hommage posthume à Arles en présentant l’herbier qu’ils avaient entamé ensemble -, Cartier-Bresson, Claude Roy et bien d’autres ». S’il est un mot du reste que Robert Delpire bénit entre tous, c’est « amitié » : « L’amitié m’a tout apporté. S’il n’y avait pas eu cette empathie, cette solidarité, cette réciprocité pour des jeunes gens en attente permanente, je n’aurais pas pu me lancer. Et avec les livres, ce sera la même chose de la part de Lartigue, de Brassaï et de tant d’autres ». Brassaï dont Delpire, devenu éditeur à part entière, publie la première monographie suite à un numéro spécial dans Neuf. Ce sera ensuite au tour de Werner Bischof et bien sûr de Robert Frank.

Des Américains à Citroën

DR

Les Américains, le livre désormais mythique du photographe suisse, il est le premier à le publier en 1958. Les deux hommes se sont connus cinq ans plus tôt par l’entremise d’Edouard Boubat. Ils ont déjà travaillé ensemble, certaines images de Frank figurant dans l’ouvrage Indiens pas morts où l’on trouve aussi des photographies de Pierre Verger, entre autres. Parce que Frank a besoin d’une caution pour mener à bien son projet sur l’Amérique, Robert Delpire s’engage à publier son travail. Quatre vingt trois clichés qui feront un flop jusqu’à la réédition, dès l’année suivante aux Etats-Unis, du livre avec la préface de Jack Kérouac voulue par l’auteur des clichés mais qui ne figure pas dans la version Delpire. Un an après la polémique, l’heure est à la consécration. Du moins, de l’autre côté de l’Atlantique.

A Paris, pour renflouer les caisses passablement vides, Robert Delpire crée une agence de publicité qui comptera jusqu’à 140 employés. « La publicité possède un énorme avantage sur l’édition : ça rapporte », explique-t-il avant de préciser que cette activité ne fut pas une contrainte : « La photographie, je la voyais aussi bien appliquée que libre ». Citroën, Cacharel, L’Oréal… figurent parmi ses clients et durant quinze ans, il « fait en sorte d’apporter quelque chose d’imprévu, d’inattendu » dans un domaine largement codifié. Après la vente de son agence, il ouvre un studio de création et d’édition, Idéodis, qui fonctionne toujours au pied de l’église de Saint-Germain des Prés.

Le lancement de « Photo Poche »

Delpire

Puis survient 1981 et l’arrivée de la gauche au pouvoir. Jack Lang s’installe rue de Valois et le nouveau ministre de la culture entend offrir à la photographie des structures jusque-là inexistantes. Il crée en 1982 du Centre national de la photographie (l’ancêtre en quelque sorte de l’actuel Jeu de Paume), et nomme à sa tête Robert Delpire, un poste qu’il va occuper pendant quinze ans. Ce seront des expositions dans l’enceinte monumentale du Palais de Tokyo et surtout le lancement d’une collection, « Photo Poche » : « Gallimard, Flammarion, etc… Tous avaient refusé de financer cette aventure, au prétexte qu’elle s’épuiserait vite », se souvient-il. Grâce au CNP, la photographie devient à la portée de toutes les bourses. Les historiques, les classiques, les incontournables, bref avec ces 150 titres (à ce jour), la collection constitue une sorte d’encyclopédie de la photographie où se croisent Nadar, Cartier-Bresson, Araki et Marey, Etienne-Jules de son prénom, « l’une des personnalités les plus considérables de cet art », selon Robert Delpire qui n’a pas craint de ressusciter ces pionniers de la fin du XIXe siècle.

Avec le CNP, il produira également un certain nombre de films avec Agnès Varda ou encore William Klein. C’est d’ailleurs lui, bien avant la naissance du CNP, qui a successivement produit Corps profond de Lalou et Barrère ou encore Qui êtes-vous Polly Magoo, de William Klein, prix Jean Vigo en 1967. Mais là encore, raconte-t-il, « pas de plan de carrière, juste des coups de cœur ». La griffe Delpire, ce sont encore les expositions qu’il monte en France ou à l’étranger pour les grands musées, ceux-là même qui en Europe, à ses débuts à la fin des années 1940, « n’auraient jamais accepté de faire un accrochage ayant à voir avec la photographie ».

Montreur, pas collectionneur

C’est dire le chemin parcouru, si l’on se fie à la place qu’occupe aujourd’hui cet art. On ne compte plus les salons, les expositions, les rétrospectives. Jusqu’à « l’aberration », note toutefois Robert Delpire qui déplore une profusion pas toujours digne d’intérêt. « Moins c’est intéressant, plus c’est grand », résume-t-il. En l’espace de soixante ans, ses goûts ont d’ailleurs peu évolué : « Henri Cartier-Bresson me disait que j’étais borné quelque part. ‘A vingt ans d’écart, tu me ressors les mêmes photos préférées’, me disait-il ». Le photojournalisme plutôt que la photographie conceptuelle… Et les livres plutôt que des tirages rares car Robert Delpire « n’a pas l’âme d’un collectionneur ».

Sa confiance, il la met toute entière dans les livres, agrémentant sans cesse son catalogue de nouveaux titres, monographiques ou thématiques. En vrai « montreur d’images » qu’il est : « C’est exactement ce que je suis. Je choisis des images, je les mets en forme et je les montre à un public que j’espère le plus large possible et à des gens qui sont susceptibles d’adhérer aux choix. Je n’ai pas d’autre intention dans la vie ». Ce qui, à l’heure de contempler « le résumé arlésien des soixante ans écoulés », tient effectivement du travail accompli.

 

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