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Cinéma

«Un prophète» : de l’ombre à la lumière

Sonnerait-il la fin des vacances qu’on n’en prendrait pas trop ombrage tant le nouveau film du Français Jacques Audiard est enthousiasmant. Un prophète, qui est passé à deux doigts de la Palme d’or lors du dernier Festival de Cannes où il s’est vu décerner le Grand Prix, revisite les standards du film de prison, dans le sillage de Malik tout jeune détenu et personnage principal de cette lutte pour le pouvoir, sans concession ni états d’âme. Fils lointain des Corleone, Malik est une sorte de détenu élu dont le réalisateur de De battre mon cœur s’est arrêté nous dépeint l’irrésistible ascension.

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(première publication : 26 août 2009)

Jacques Audiard n’est pas du genre pressé. Au rythme d’un film tous les quatre ans depuis Regarde les hommes tomber (1994), le cinéaste prendrait même tout son temps, et l’on ne saurait l’en blâmer puisque chacun de ses opus tient de la pépite, et s’en va d’ailleurs régulièrement dévaliser la cérémonie des César, au dessus de la mêlée comme ce fut le cas, en mai dernier, sur la Croisette où Un prophète a fait l’unanimité.

Une constance dans l’excellence qui trouve écho dans la matière même dont l’ancien professeur de français façonne ses films, les uns après les autres car celui-là comme les précédents se coule dans les pas d’un fils, filiation plus spirituelle que naturelle dans le cas présent. Quand le jeune Malik, 19 ans, est incarcéré pour purger une peine de cinq ans, il n’a aucun nom de parent à donner. Juste celui d’un avocat commis d’office. Sorte de sans famille qui dans le huis clos d’une Centrale proche de Paris va se hisser du rang de fils adoptif à celui de chef de clan, et même de père adoptif.

Paumé, Malik l’est sans l’ombre d’un doute mais il a pour lui de piger vite, et bien. Quand la porte de sa cellule se referme pour la première fois sur lui, il ne sait ni lire ni écrire. De rencontres providentielles en contrats nauséeux exécutés pour le compte des Corses qui co-gèrent l’établissement pénitentiaire en échange d’une protection sans laquelle son existence derrière les barreaux aurait viré au méchant cauchemar, il comprend assez vite l’absolu nécessité d’apprendre, pour mieux se défendre. « L’idée, c’est de sortir un peu moins con qu’en entrant », aura eu le temps de lui glisser l’une de ses victimes avant de mourir. De même que cette mort ne cessera de l’obséder (pas d’absolution, quoi qu’il arrive : « Le sang ne s’efface pas », est dit dans le film), de même Malik ne se détournera jamais de ce précieux conseil. Il sait, intuitivement, que son salut est là.  

Et de fait ce fils de rien, « cet Arabe qui pense avec ses couilles » selon les Corses, s’applique bientôt à monter son propre business, au nez et à la barbe de tous, et même s’emploie avec une froideur de lame de rasoir à les doubler jusqu’à les détrôner pour de bon, sans coup férir. Mais sans davantage éprouver une quelconque gêne, l’once d’un remord ou d’un regret. Malik est fait de l’étoffe des parrains, la tête bien faite et solidement vissée sur les épaules. Pas le style à dévisser par goût de la démesure ou pour cause de considérations sentimentales. Il ne voit que son intérêt. Sa seule et irréductible fidélité va à ceux qu’il a choisis et, que pour rien au monde en revanche, il ne laissera tomber. En l’occurrence, ses frères de culture.

Si Un Prophète est bel et bien un film de genre, il s’en détourne aussi en brouillant les pistes, en contournant les clichés : c’est ici la référence explicite dans le titre mais quasi omniprésente durant tout le film à la religion, notamment l’Islam, avec sa cohorte de mises à l’épreuve et autres révélations ; ce sont là les échappées mi-poétiques mi-fantastiques qui font d’Un prophète, un film « trans-genre » selon l’expression même du réalisateur. « Je voulais que le personnage ait une vie intérieure, un imaginaire », expliquait-il à Cannes. Tant et si bien que même hyper réaliste (une vraie prison a été construite entre les murs de laquelle le film a été tourné), le film n’a rien du documentaire sociologique. Il s’agit bien d’une fiction servie, comme toujours chez Jacques Audiard, par une bande son d’une précision qui ferait passer un coucou suisse pour un étourneau. Les bruits de la prison ne nous lâchent jamais, nous faisant partager le sentiment de claustrophobie de ces hommes, condamnés à une solitude sans échappatoire. Même attention portée à la photographie qui, de la première à la dernière image, nous envoûte, et participe de cette sensorialité à fleur de peau. A cran, diraient les détenus. Car la tension est là, palpable, qui sert la gorge et étreint le ventre. Pendant plus de deux heures, le cinéaste réussit à maintenir un suspens qui vrille le spectateur au fond de son fauteuil.

Mais la réussite d’Un prophète tient aussi et surtout à l’interprétation de l’acteur principal : Tahar Rahim dont c’est à 28 ans le premier rôle au cinéma. Une naissance sur grand écran pour cet acteur habitué aux scènes de théâtre à l’aune de celle de son personnage qui, en sortant de taule, cinq ans après avoir abandonné, pour toute richesse, un pauvre billet de cinquante francs sale et froissé et des lacets élimés, est attendu dehors par une rangée de voitures dignes des caïds. Et de fait, Tahar Rahim, quasiment de tous les plans, n’aurait pas démérité, au terme de cette première expérience devant la caméra, d’empocher le Prix d’interprétation. Un anonyme qui fait l'unanimité : il fallait être prophète pour le prédire.

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