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Irak

Les Irakiens craignent une déflagration politique

Un nuage de fumée s'élève du ministère de la Justice irakien, peu après une explosion à Bagdad, le 25 octobre 2009.
Un nuage de fumée s'élève du ministère de la Justice irakien, peu après une explosion à Bagdad, le 25 octobre 2009. Reuters/Stringer
Texte par : Monique Mas
8 min

Après les attaques dimanche à Bagdad qui ont fait 150 morts et plus de 500 blessés, les plus meurtriers depuis deux ans, les Irakiens ont peur d’une déflagration politique qui prenne la forme d’une guerre civile. Entretiens avec le professeur Adel al-Kayar, de l'université de Bagdad et Jean-François Daguzan, chercheur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). 

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Adel al-Kayar : Les plus calmes aujourd’hui, ce sont les chiites sadristes, les partisans de Moqtada Sadr. Celui-ci veut revenir sur la scène politique mais pas par la force, même s’il en a encore les moyens. Dans les quartiers, ses partisans appellent au calme. Ils sont persuadés qu’ils vont gagner aux élections. Dans la rue, les accusations sont multiples. Certains accusent l’Iran, d’autres accusent al-Qaïda, qui est toujours présent, mais qui est manipulé par certains partis au pouvoir. Il y en a aussi qui accusent Israël. D’après eux, Israël voudrait que les Américains restent et ces attentats énormes devaient montrer que l’armée et les forces de sécurité irakiennes ne peuvent pas maintenir la sécurité sans eux. Ils soulignent que d’autres pays comme la Jordanie et l’Egypte souhaitent le retour des Américains pour faire barrage à l’Iran et à son influence religieuse, politique ou autre.

RFI : Ces attentats ont été perpétrés au cœur de Bagdad. Que sait-on de leurs modalités de réalisation et de leurs auteurs ?

Adel al-Kayar : Jusqu’à présent, personne n’a été capable de déterminer qui est derrière ces attentats. Le gouvernement n’a pas encore de preuves. On accuse al-Qaïda, le gouvernement accuse les baasistes (les partisans de l’ancien président Saddam Hussein) . Les autres accusent les Iraniens. Chacun essaie de faire porter le fardeau à l’autre. De toute façon, dans la rue, les gens disent que dès qu’il y a des problèmes politiques, on a des attentats. Le problème politique majeur, c’était de voter cette loi de la liste ouverte et de la liste fermée (ndlr : avec le scrutin de liste fermée on vote en fait pour une formation politique. Sur une liste ouverte on peut élire une personnalité indépendamment de son groupe). Ca fait trois mois que ça traîne sans succès. Et la rue a très peur quand des polémiques de ce genre durent. D’ailleurs depuis dimanche, le marché est fermé.

RFI : La question des listes est un enjeu pour le Baas, l’ancien parti unique sous Saddam Hussein.

Adel al-Kayar : Oui, la Syrie a d’ailleurs essayé de défendre des citoyens irakiens réfugiés sur son territoire qui souhaiteraient rentrer en Irak et se présenter. Mais le gouvernement irakien refuse toute négociation avec les baasistes qui demandent le retour du Baas à la légalité politique pour participer à la joute électorale de janvier prochain. A partir du moment où ces gens sont réfugiés en Syrie, Bagdad considère qu’ils sont aux ordres de Damas alors qu’en fait la Syrie est la seule échappatoire possible pour les Irakiens. Bagdad voudrait fermer cette porte. Pour autant, je suis sûr que la Syrie n’est pas du tout impliquée dans ces attentats.

RFI : Ces attentats sont les plus meurtriers depuis deux ans et se produisent alors que les troupes américaines ont amorcé leur retrait en transférant aux forces irakiennes l’autorité sécuritaire dans les villes. Cela risque-t-il de changer la donne ?

Adel al-Kayar : Tout à l’heure, en rentrant de l’université par la route pour rentrer chez moi, dans un quartier sunnite, j’ai eu la surprise de rencontrer plein de chars et de blindés américains qui sillonnent le quartier. On n’avait pas vu ça depuis le mois de juin. Il y a même des avions qui tournent au-dessus de nous. Les mêmes que ceux qui nous empêchent de dormir depuis cinq six ans. Ca fait plaisir à ceux qui veulent que les Américains restent. Eux-mêmes, ils préfèrent revenir sur le terrain dans les quartiers plutôt que d’être enfermés dans leurs casernes. A mon avis, les Américains veulent montrer qu’ils ne quitteront jamais l’Irak. Les forces irakiennes ont fait beaucoup. Mais elles sont dans un embarras terrible. Et puis, elles sont infiltrées par certains partis politiques, ce qui n’est pas le cas de l’armée américaine.

Les autorités soupçonnent deux groupes qu’elles qualifient « d’ennemis de l’Irak » : al-Qaïda et le Baas, le parti de l'ancien dirigeant Saddam Hussein. Le pouvoir dénonce aussi la main de la Syrie derrière ces attentats. Quel sens faut-il donner à ces accusations, qui au travers des groupes cités visent essentiellement la communauté sunnite ? Des éléments de compréhension avec Jean-François Daguzan de la Fondation pour la recherche stratégique.

RFI : Ces attaques, les plus meurtrières dans la capitale irakienne depuis deux ans, interviennent à trois mois des élections législatives, prévues en janvier 2010. Ce n’est pas sans rapport ?

Jean-François Daguzan : Bien entendu, je crois que l’on va vers l'établissement des rapports de force. Je crois que c’est bien là qu’il faut aller chercher les explications. C’est-à-dire que d’une certaine manière, tout le monde est en train de dire au gouvernement : « ne nous oubliez pas, les élections devront mettre en évidence les poids respectifs des communautés. Pas question de se retrouver avec des Chambres monocolores comme la dernière fois »…

Et puis, vous avez aussi le vrai gros problème de demain en Irak : la question kurde qui tourne autour de la problématique majeure de l’attribution de la région de Kirkouk, soit au Kurdistan, soit à l’autre partie, avec une autre mineure qui est le débat sur Mossoul posé par les Kurdes également. C’est là que se noue la crise, parce que la revendication kurde est une revendication nationale vue du Kurdistan, mais aussi une revendication économique et stratégique puisque Kirkouk dispose de réserves de pétrole et même des réserves les moins exploitées d’Irak. Donc d’une solution qui n’a d’ailleurs pas été trouvée par les voies légales et politiques ces derniers jours, d’une solution à ce problème naîtra un mécontentement d’un côté ou de l’autre.

RFI : Et vous estimez que cela peut avoir une relation avec ce bain de sang ?

Jean-François Daguzan : Comme toujours, tout dépend du message. Comme il n’y a pas d’attentat gratuit, il s’agit de message politique envoyé au gouvernement. Le problème est de savoir qui les envoie.

Est-ce qu’il s’agit des sunnites qui veulent dire : « attention vous êtes en train de laisser filer aux Kurdes des régions qui sont traditionnellement de notre ressort, donc ceci pour vous rappeler que nous existons et que nous sommes réellement dangereux » ?

Est-ce qu'il s'agit des Kurdes - je ne les vois pas totalement dans ce schéma en tout cas pour l’instant -, qui pourraient considérer que s’il y a eu accord préalable secret et rappellent que les accords sont faits pour être tenus, sinon la menace est toujours là ?

Ou alors s'agit-il tout simplement des groupes chiites qui ne sont pas satisfaits d’une solution, qu’elle soit kurde ou sunnite ? De ce point de vue-là, la paternité de ces attentats, elle peut être multiple. Et dans ce schéma-là, je ne vois al-Qaïda que comme étant un bouc émissaire où en tout cas manipulé par d’autres forces qui le dépassent. Je pense en tout cas que la question kurde est centrale et que d’elle découlera ou non la guerre civile irakienne. Et les attentats en sont la première manifestation.

RFI : Al-Qaïda qui était animé en Irak par des combattants étrangers et dont l’idéologie avait séduit en particulier des sunnites qui s’opposaient à l’invasion américaine ?

Jean-François Daguzan : Oui, al-Zawahiri avait parlé de la divine surprise lors de l’invasion américaine en disant qu’al-Qaïda avait trouvé le terrain du jihad dont il avait besoin pour continuer la guerre mondiale et effectivement, al-Qaïda a pu dans la première partie de désorganisation provoquée par l’invasion américaine trouver un champ d’action qui lui a été d’autant plus facile d’accès qu’il y avait démantèlement de l’armée irakienne, désorganisation du pouvoir administratif, et le fait que les anciennes élites baas et les tribus sunnites ont été exclues du pouvoir en 2003. A ce moment-là, al-Qaïda s’est à la fois trouvé soutenu, comme un poisson dans l’eau. On a vu qu’au fil du temps, notamment l’action de Petraeus, l’ancien commandant en chef, considérant qu’il fallait réintroduire les mouvements sunnites - notamment les tribus, dans le partage du pouvoir au sein du gouvernement -, qu’il fallait envisager le retour d’éléments baasistes notamment dans l’armée etc...a fait que la violence s’était considérablement ralentie. Mais on voit aussi que les dossiers pendants sont là et qu’ils sont extrêmement périlleux. Dans tout ça, al-Qaida a été très réduit d’un point de vue tactique.

RFI : Le paysage politique a quand même changé. Nouri al-Maliki qui est chiite et qui s’appuyait sur une alliance strictement chiite a lancé un mouvement transcommunautaire dans la perspective de janvier 2010. Est-ce que les attentats ne sont pas un échec pour lui ?

Jean-François Daguzan : Les efforts de rapprochement ont porté leurs fruits pendant un temps. Simplement, la vérité se joue à un moment donné quand il s’agit de passer aux actes concrètement. Vous pouvez très bien partager le pouvoir, donner des ministères aux uns et aux autres. D’ailleurs, il a réussi aussi à maintenir à peu près unie la communauté chiite malgré le poids iranien sur une partie d’entre elle (Moqtada Sadr et ses milices, etc...), beaucoup de gains ont été acquis. Simplement, il arrive un moment où le paiement au comptant doit se faire. C’est-à-dire que le choix qui sera fait de la situation de Kirkouk, là, met tout le monde au pied du mur et crée une situation où le rapport de forces doit s’imposer. C’est ce qui va empêcher la situation de s’améliorer dans les mois qui viennent parce que quels que soient les progrès en termes politiques, le règlement d’une manière ou d’une autre de cette question là va entraîner un regain de violence de la part de celui qui sera persuadé d’avoir perdu ou gagné.

RFI : Donc véritablement pour vous, Kirkouk est un enjeu crucial ?

Jean-François Daguzan : C’est le nœud autour duquel tout s’articule.

 

 

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