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Post mortem

Gérald Reisberg, thanatopracteur

Exemplaires du masque mortuaire de Léon Gambetta.
Exemplaires du masque mortuaire de Léon Gambetta. Ville de Cahors, musée Henri-Martin
Texte par : Danielle Birck
9 mn

Effectuer des soins sur le corps après la mort pour le conserver en attendant son inhumation ou incinération est une pratique très ancienne. Elle a été organisée et réglementée en France il y a une quinzaine d’années avec une formation spécifique en thanatopraxie. Une profession encore mal connue du grand public.Au tabou qui règne encore sur la mort s’ajoute le fait que seulement 30% des décès se produisent à domicile, seule situation où les proches ont un contact direct avec la personne chargée des soins de conservation du corps. Gérald Reisberg est thanatopracteur, RFI l’a rencontré.

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RFI : Y a-t-il une différence entre embaumeur et thanatopracteur ?

Gérald Reisberg : C’est exactement la même chose. On utilise maintenant le mot thanatopracteur en référence aux civilisations antiques, du grec thanatos, la mort, et praxein, faire, le thanatopracteur étant le praticien de la mort. Les actes pratiqués sont variés.

Il y a les soins de conservation, c'est-à-dire l’embaumement artériel qui consiste à remplir le circuit vasculaire par un liquide à base de formol. On peut faire aussi des toilettes mortuaires, des retraits de pace maker (en raison des risques d’explosion en cas d’incinération), des restaurations tégumentaires – c'est-à-dire que suite à une autopsie, thérapeutique ou médico-judiciaire, il est obligatoire, en vertu d’une recommandation européennes, de remettre en état le corps. Il y a aussi – c’est de moins en moins demandé – les moulages, toutes sortes de moulages : buste, tête, main, pied… Ce qui est un aspect plus artistique. D’ailleurs cette profession est classée non pas dans les professions médicales ou paramédicales, mais artistiques…

RFI : Vous-même, d’ailleurs, êtes « artisan d’art cirier »…

G.R. : Oui, le métier de cirier est un métier artistique à part entière.Dans notre profession on est amené à utiliser la cire pour les restaurations tégumentaires. Dans le cas par exemple de tumeurs dévastatrices sur la face, on peut nous demander de restaurer le visage tel qu’il pouvait être avant la maladie. On travaille alors à partir de photos, les plus récentes possible, par symétrie du visage… c’est le côté artistique du métier.

RFI : Cette intervention sur le corps implique aussi des connaissances médicales indispensables?

G.R. : Oui, il faut avoir des connaissances en anatomie, en physiologie, en bactériologie. Ce genre de formation se fait sur deux ans à la faculté de médecine. On peut aussi trouver des formations en écoles privées. Le niveau requis est le baccalauréat. Sont également nécessaires des connaissances ayant trait à la législation funéraire, les sciences sociales, la psychologie, la gestion…

Masson

RFI : La profession a été organisée assez récemment en France, en 1994, contrairement aux pays anglo-saxons. Pourquoi ce retard ?

G.R. : Sans doute pour des raisons culturelles. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis, par exemple, on ne présente pas forcément le corps du mort en position allongée sur le dos (decubitus dorsal), mais aussi en position assise, les pieds croisés, accoudé en se tenant la tête, etc. On peut aussi momifier un corps (à l’égyptienne, avec éviscération), ce qui est rigoureusement interdit en France où on a plutôt une culture latine. Mais la diffusion de la série américaine Six Feet under [1] a apparemment suscité des vocations : beaucoup de jeunes nous appellent !

En France on s’est aperçu que convergeaient vers ce genre de métier des profils qui ne correspondaient pas aux exigences de la profession. Le législateur a donc voulu clarifier la situation et permettre qu’avec une formation en anatomie, physiologie et psychologie du deuil le thanatopracteur soit mieux armé. Car on peut constater dans ce genre de métier, beaucoup de comportements addictifs, des comportements à risques, de l’alcoolisme.

Une fois le diplôme obtenu, le thanatopracteur doit constituer un dossier auprès de la préfecture qui délivre une habilitation pour les soins de conservation. Des soins que l’on fait le plus souvent, à 95%, à la demande des sociétés de Pompes funèbres chargées d’organiser les obsèques, parfois de compagnies d’assurances et - c’est très rare - directement par les familles.

Mais il faut obligatoirement une demande de la famillle et une autorisation délivrée par la mairie ou la police, suivant les cas. S’il y a mort violente ou un obstacle médico-légal (indiqué par une case cochée sur le certificat de décès établi par le médecin) on ne touche pas le corps, cela fait partie des dispositions du code pénal. Les soins de conservation pourront être effectués à la demande de la famille, une fois l’enquête-décès aboutie et le feu vert du Parquet obtenu.

Extrait de Thanatorama, webdocumentaire
Extrait de Thanatorama, webdocumentaire Vincent Baillais

RFI : Vous-même, comment êtes-vous venu à ce métier ?

G.R. : C’est entièrement le hasard. A priori je n’avais aucun lien, familial ou professionnel avec les pompes funèbres. J’étais infirmier anesthésiste et travaillais dans des organismes qui faisaient des prélèvements multi-greffes – de cornée, de cœur, de poumon, de rein – et il faut savoir que quand il y a ce genre de multi-prélèvements, on est amené à remettre le corps en état, d’autant plus qu’il s’agit souvent de morts brutales. C’est ce qu’on m’a demandé de faire en 1994. J’ai donc passé le diplôme national de thanatopraxie à la faculté de médecine et j’ai continué dans cette voie-là.

RFI : Vous êtes confronté constamment à la mort des personnes et comment elle est vécue par les proches. Cela doit être parfois très difficile ?

G.R.: C’est toujours très difficile et chacun a sa philosophie dans ce genre de métier. Mais le fait qu’il y ait continuité des soins, même après la mort, c’est quelque chose de fondamental. Parce qu’en général, les gens passent par différents services spécialisés – urgences, réanimation – cela peut être un décès accidentel, brusque ou programmé comme dans un centre de soins palliatifs… et les soins de conservation apportent cette continuité. Il n’y a pas un sevrage brutal, il y a un accompagnement et la présence du thanatopracteur au domicile peut être ressentie comme une aide. Par ailleurs, je pense que c’est la marque d’un grand respect que de prendre soin de ceux qu’on a aimés et que c’est le propre des grandes civilisations que de s’occuper de ses défunts et d’y porter attention.

RFI : Qu’est-ce que vous redoutez le plus dans l’exercice de votre profession ?

G.R. : C’est un métier dur psychologiquement mais physiquement aussi. Il faut savoir – et là c’est l’ergonome qui parle, l’expert en conditions de travail que j’ai aussi été – que dans le tableau des maladies professionnelles, tous les clignotants sont allumés pour la thanatopraxie : le risque bactériologique, le risque viral comme celui des TMS (troubles musculo-squelettiques), car ici l’expression « porter un poids mort » prend tout son sens. Lombalgies et dorsalgies guettent tous les thanatopracteurs ou thanatopractrices (il y a de plus en plus de femmes attirées par ce métier), surtout dans le cas de soins à domicile, pour nous le cas de figure le moins évident. On peut être amené à faire des soins à trente centimètres du sol, à genoux, avec parfois des personnes qui pèsent plus de 100 kilos… et on est seul. Pour ma part, je fais beaucoup de soins à domicile.

Personnellement, depuis seize ans que je fais ce métier, tout est fait de circonstances. On peut voir des choses terribles, comme des gens passés sous les rails du métro et dont il ne reste pratiquement rien de lisible. C’est quelque chose d’horrible au niveau de la mémoire, bien que le cerveau soit très fort et arrive à gommer tout ce qu’on peut voir.

Mais il ya aussi des mécanismes de projection, dans le cas de la mort d’un enfant par exemple, si vous-même en avez un du même âge, je peux vous assurer que c’est très très mal vécu ! En cas de décès accidentel par choc électrique, au début j’appelais systématiquement à la maison pour m’assurer que les cache-prises étaient en place. Ou cet homme décédé avec de la mousse à raser sur le visage, qui s’était levé tranquillement, comme tous les matins. « Rien n’est plus sûr que la mort, rien n’est moins sûr que l’heure de la mort » : on peut donc « flipper » très facilement et avoir le sentiment de faire partie de la liste d’un moment à l’autre. C'est important d'avoir quelque'un d'équilibré à ses côtés et c’est pourquoi on se forge sa propre philosophie, en essayant d'apprécier la vie au jour le jour.

Danielle Birck/ RFI

RFI : Avez-vous perçu en seize ans d’activité, une évolution dans la relation des gens à la mort, dans l’attitude des proches ?

G.R. : C’est difficile à dire parce qu’on trouve toutes sortes de cas de figures. Avec d’abord une grande différence entre le deuil prévu, programmé, dans le cas d’une personne très malade en soins palliatifs, et un décès brutal. Les réactions sont fondamentalement différentes. Par ailleurs, chacun réagit en fonction de ce qu’il a vécu, de sa relation avec la personne morte. Lors de soins à domicile, j’ai pu observer dans une même famille des réactions très diverses, du refus de voir le mort - par crainte ou indifférence – à tout un nuancier d’attitudes…

Je pense que la mort est toujours tabou dans notre société - bien que de plus en plus présente dans les films et surtout les séries télévisées où l’autopsie est à la mode

RFI : Vous aimez votre métier ?

G.R. : J’aime ce que je fais, je pense que c’est un métier qui est très utile, qui peut apporter un soutien à la famille. Le rôle du thanatopracteur n’est pas seulement technique, il est aussi psychologique. La manière dont il se présente avec les valises contenant son matériel est importante. Le fait de partager ce moment aussi. Par ailleurs, comme les familles sont de plus en plus dispersées, et pour permettre à ses membres de se retrourver, les soins de conservation trouvent leur sens en permettant de retarder le processus de thanatomorphose, cette inéluctable transformation du corps.

RFI : Vous êtes croyant ?

G.R. : Je ne crois pas aux religions révélées, mais je pense qu’il y a un ordre dans tout cela, un ordre cosmique, et je m’intéresse beaucoup aux religions. il est important de souligner que les rites funéraires sont partie intégrante de la thanatopraxie puisqu’il n’est pas question de s’occuper de la même manière d’une personne de confession musulmane ou israélite, où les soins de conservation sont rigoureusement interdits, comme chez les Témoins de Jéhovah. Vous vous devez d’avoir un minimum de connaissances dans ce domaine.

RFI : C'est pour cela que vous suivez actuellement des cours d’anthropologie à l’université ?

G.R. : Plutôt par curiosité. J’ai toujours été curieux de nature...

Danielle Birck/ RFI


[1] Une série dont les personnages principaux appartiennent à une famille d’entrepreneurs de pompes funèbres …

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