Accéder au contenu principal
Portrait

Kareem Lotfy, tisseur de chaos

Kareem Lotfy.
Kareem Lotfy. DR
Texte par : Marion Guénard
4 min

Il a 24 ans, partage son temps entre les rues grouillantes du Caire et son studio, devant sa console et ses ordinateurs. Artiste tout terrain, Kareem Lofty appartient à cette poignée de créateurs égyptiens qui contribuent à l'émergence d'une culture alternative dans le pays. 

Publicité

Les cheveux en bataille, Kareem Lotfy s’esquinte la vue devant son ordinateur. Cigarette dans une main, l’autre pianotant sur le clavier, il met la dernière touche à sa partition musicale numérique. A l’écran, l’image n’a rien avec voir avec les courbes élancées des clés de sol ou des doubles croches traditionnelles.

« C’est une succession de pixels, que je clone, que je tords dans tous les sens et que j’imbrique les uns dans les autres. Celacrée des erreurs et des effets de moiré sur la trame entière. Ensuite, à travers un logiciel de sons, ces distorsions visuelles deviennent des sonorités. Là-dessus j’ajoute des éléments sonores que j’enregistre dans la rue ou des mélodies que je joue à la flûte ou au piano », explique le jeune artiste de 24 ans à peine. Un clic de souris plus tard, le patron kaléidoscopique se transforme en musique : une mélodie planante teintée de cliquetis et de froissements de papier kraft qu’on chiffonne, des bruits qui sont la version sonore des erreurs glissées dans la trame graphique.

Kareem Lotfy est de cette poignée d’artistes égyptiens qui contribuent à l’émergence d’une culture alternative dans le pays. Après avoir étudié pendant cinq ans les beaux-arts à Alexandrie, il poursuit ses classes de design graphique à l’université allemande du Caire. En 2007, ce plasticien se fait repérer par une galerie londonienne underground pour laquelle il crée des toiles selon la technique de la sérigraphie. Il détourne alors les œuvres les plus emblématiques du Pop art : la Marylin Monroe d’Andy Warhol devient Mirleen Original, un visage de femme entièrement voilée, au sourire carmin et ravageur. « Après le 11 septembre, les galeries se sont tournées vers les artistes du Moyen-Orient et leur vision sur le monde occidental. Assez vite, j’ai pris mes distances avec cette thématique trop évidente, trop clichée. Ce n’est pas ce qui m’intéressait au quotidien », raconte Kareem.

Aujourd’hui, ce qui passionne le jeune homme, c’est la superposition. Avec une curiosité insatiable, il saute d’une discipline à une autre, pour mieux les entremêler. Peinture, graffiti, graphisme et son… « J’aime créer des liens entre les différents champs. Je regarde comment ils se croisent, comment ils interagissent. A la fin tout se chevauche », s’enthousiasme Kareem.

Une rue grouillante du Caire.
Une rue grouillante du Caire. FLICKR/Sebastià Giralt

Son premier album, Dirty Zeba, était un collage de sons venus de toutes parts, de la rue, de la télévision, de la radio égyptiennes. A travers la création de ce qu’il appelle musique visuelle ou représentation musicale, Kareem Lotfy va plus loin. « Ce travail fait sens avec Le Caire. La première fois que vous regardez cette ville, vous avez une image grise et déstructurée. Tant de personnes, tant de cultures différentes, tant de systèmes sociaux : c’est le chaos ! Mais si vous y regardez de plus près vous voyez des structures qui sont entremêlées dans le désordre. C’est pour cela que ça a l’air si complexe, vu de loin. Alors j’essaie de zoomer, de collecter des détails et de les analyser. Travailler avec l’effet de moiré m’a permis de comprendre la situation. Ca ne reflète pas la réalité. C’est un phénomène visuel qui est quelque part lié à la situation du monde arabe, un système hybride où tout se superpose », précise l’artiste.

Flâneur solitaire, Kareem Lotfy promène sa silhouette gracile dans les rues grouillantes du Caire, enregistreur ou caméra vidéo à la main. Ce petit-fils de costumière s’amuse à tisser les choses entre elles, « pour éviter l’ennui et surtout pour se [me] prémunir de cet environnement urbain chaotique. C’est un processus d’observation calme de la vie, tout simplement ». Plus intéressé par l’acte de création que par le résultat, Kareem Lotfy cherche maintenant à intégrer cette recherche artistique dans le quotidien du public : « Une fois mon deuxième album terminé, j’essaierai d’imprimer ces patrons géométriques sur du tissu et du papier peint que j’accrocherai, non pas dans la rue mais dans des espaces urbains. Je pense à des garages en fait, n’importe quel garage vide que je recouvrirai de papier peint, car j’adore l’effet de réverbération du son dans ces endroits ».

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.