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PAKISTAN / ENTRETIEN

Le Pakistan et «ses» talibans

Un groupe de talibans dans le nord-ouest du Pakistan.
Un groupe de talibans dans le nord-ouest du Pakistan. (Photo : Reuters)
5 min

Ayesha Siddiqa est une intellectuelle qui dérange au Pakistan. Après avoir enquêté il y a quelques années sur les propriétés de l’armée, elle publie une longue étude sur les groupes extrémistes, et notamment les djihadistes du Penjab. Ses écrits ont été condamnés par le Jaish-e-Mohammed, groupe (interdit) du Sud-Penjab dont elle est originaire.

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RFI : Qui sont les militants extrémistes pakistanais ?

Ayesha Siddiqa : Al-Qaïda, les talibans et les djihadistes du Penjab sont trois réseaux différents qui opèrent tous sur le sol pakistanais. Mais, à mon sens, la terminologie de taliban du Penjab est erronée, car les talibans représentent un mouvement historique qui est né à une certaine époque en Afghanistan et non pas au Pakistan.
En fait, au Pakistan, il y a d’une part al-Qaïda, c’est-à-dire des militants arabes, des Ouzbeks et certains groupes pakistanais. A un deuxième niveau, on a ce que beaucoup qualifient de « talibans pachtounes » - ethnie qui vit sur la frontière afghano-pakistanaise. Moi, je parlerais plutôt de djihadistes pachtounes. Ces « talibans pachtounes » du Pakistan ont fait allégeance au mollah Omar, le chef des talibans afghans. Leur but est de prendre le contrôle de l’Etat et d’instaurer le système de la charia.
Ensuite, vous avez les djihadistes du Penjab. Certains d’entre eux sont soutenus par l’Etat, d’autres sont en rupture avec l’Etat. La plupart d’entre eux ont trouvé refuge dans les zones tribales comme au Waziristan et collaborent avec al-Qaïda et les talibans pachtounes d’une manière ou d’une autre.

RFI : Comment expliquer les liens entre l’Etat et certains groupes de combattants islamistes ?

A.S. : Ces groupes djihadistes, qui sont des acteurs non étatiques, ont œuvré pour l’Etat pendant de si longues années qu’il y a aujourd’hui une sorte de dépendance psychologique. Par ailleurs, l’état-major pakistanais s’inquiète très sérieusement. Que se passera-t-il si l’OTAN et les Etats-Unis se retirent d’Afghanistan ? Il y a une grande influence de l’Inde en Afghanistan et c’est une inquiétude. Si les troupes étrangères s’en vont, il y aura une vacance du pouvoir. Et qui comblera ce vide ? Le gouvernement mis en place à Kaboul sera-t-il un gouvernement ami d’Islamabad ou au contraire sera-t-il hostile ? 

RFI : Cette obsession de la sécurité aux frontières explique-t-elle les alliances fluctuantes avec certains djihadistes ? 

A.S. : Oui, et j’ai d’ailleurs des réserves sur la stratégie du gouvernement qui traite certains groupes djihadistes comme des organisations amies et d’autres au contraire comme des ennemis de l’Etat. A mon avis, cette stratégie manque de perspective parce qu’il est très difficile de prévoir quand et surtout qui va se retourner contre l’Etat. Ainsi, il est difficile de dire qui va rester sous le contrôle de l’Etat et qui va lui échapper.
Dans tous les cas, les réseaux qui opèrent sur le sol pakistanais sont liés. Ils peuvent utiliser les services des uns et des autres. Prenons le cas de l’assassinat en 2002 du journaliste américain Daniel Pearl. Omar Saeed Sheikh, qui a probablement des liens avec l’organisation Hizb ut Tahrir qui s’inscrit dans le djihad global, a fait appel au Lashkar-e-Jangvi pour kidnapper Daniel Pearl et le remettre aux assassins affiliés à al-Qaïda à Karachi. Cela montre la porosité entre les différents groupes.

RFI : Concernant le Sud-Waziristan, quelles sont les chances de réussite de l’armée face aux combattants islamistes ?

A.S. : Les militaires disent que le moral des troupes est très positif. Pour le moment, il est encore un peu tôt pour se prononcer sur l’issue de cette offensive. Mais ce qui est sûr, c’est que la bataille sera longue. Et le Pakistan va devoir subir des représailles non seulement sur la frontière afghano-pakistanaise mais aussi sur l’ensemble de son territoire. Avec la stratégie actuelle, je ne vois pas comment, si on ne commence pas par « nettoyer » l’ensemble du pays - autrement dit pas uniquement les zones tribales - des groupes qui fournissent de l’assistance aux djihadistes ou aux talibans, on pourrait lutter efficacement contre l’extrémisme.
Globalement, deux scénarios se profilent pour la bataille du Sud-Waziristan. Le premier, le plus optimiste, consiste à penser que l’armée va réussir à éradiquer l’extrémisme dans ce district. Le deuxième, plus inquiétant, revient à penser que les militaires pakistanais vont vivre ce qu’ont vécu les Américains en Irak ou en Afghanistan. C’est-à-dire qu’ils vont commencer par obtenir quelques succès dans le Sud-Waziristan. Mais ils pourraient rapidement s'enliser dans le piège des talibans si ceux-ci se mettent véritablement à les attaquer. D’autant que pour le moment une inconnue demeure. Le Sud-Waziristan abrite plusieurs tribus : Mehsud, Waziris, etc. Certaines sont restées neutres, mais rien ne dit qu’elles ne vont pas finir par prendre parti et s’engager dans le combat. C’est très complexe. 
 

Cérémonie religieuse dans la madrissa Jamia Naimia, à Lahore.
Cérémonie religieuse dans la madrissa Jamia Naimia, à Lahore. AFP/Arif ALI

RFI : Vous dénoncez les discours radicaux délivrés dans certaines madrassas, c’est l’une des forces des extrémistes pakistanais ?

A.S. : Le nombre des écoles coraniques, appelées madrassas, a commencé à augmenter sous le régime de Zia-Ul-Haq et depuis rien n’a été fait pour limiter leur développement. La pauvreté et la mauvaise gouvernance aggravent le problème. Mais quand vous discutez avec la majorité des Pakistanais, ils estiment que les madrassas font partie de la culture pakistanaise.
Je ne partage pas ce point de vue. Les écoles coraniques font partie du problème, à mon sens, à cause du contenu des enseignements qui peuvent être sectaires. Pour lutter contre le terrorisme, il faut d’abord lutter contre l’extrémisme. Ces deux notions sont étroitement liées. Or, les madrassas sont utilisées pour diffuser l’extrémisme. Mais il faut aussi noter que les extrémistes ne se contentent pas de recruter dans ces institutions religieuses, ils repèrent également des jeunes dans les écoles gouvernementales. Ils font donc aussi appel à des gens plus éduqués. 

Propos recueillis par notre correspondante à Islamabad

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