ARTS

Villeglé s'affiche !

Elisabeth Bouvet/RFI

Mieux vaut tard que jamais…. Jacques Villeglé en sait quelque chose, lui qui a dû attendre l’année de ses 82 printemps pour voir le centre Pompidou lui réserver une rétrospective, la première de sa carrière. Ce sera à partir de la mi-septembre. Mais avant ce rendez-vous parisien, l’affichiste a pris ses quartiers au Musée départemental d’art ancien et contemporain à Epinal. Villeglé, de la transgression à la collection 1949-2007, tel est l’intitulé de cette exposition qui s’est construite autour de trois grandes collections. Et c’est là, dans cette ville de l’est de la France, que nous avons rencontré cette figure majeure du mouvement des Nouveaux réalistes. Un Jacques Villeglé aussi modeste que généreux quand il s’agit de raconter plus d’un demi-siècle de « lacération urbaine ».

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(Première publication : 4 juillet 2008)

« Moi, je suis un apathique ». Manière élégante d’expliquer qu’il soit passé entre les mailles de la célébrité, là où tous ses ex-compagnons du mouvement des Nouveaux réalistes, les Yves Klein, César, Arman, Jean Tinguely et autres Martial Raysse, ont vu leurs noms briller au firmament de l’art contemporain. La perspective (enfin) de prendre bientôt ses quartiers dans les murs du sacro-saint centre Pompidou ne saurait d’ailleurs bousculer cette modestie qu’il arbore magnifiquement, et néanmoins sincèrement : « Je me trouve toujours minable, je me dis que j’ai de la chance, que j’ai la bonne étoile ». Affaire de génération (il est né en 1926) ou histoire de caractère, Jacques Villeglé (né Jacques Mahé de La Villeglé) raconte son itinéraire avec une simplicité confondante. A l’image de la visite de l’exposition d’Epinal que l’homme au chapeau et au foulard conduira sans forfanterie.

Pour comprendre son parcours, il faut se souvenir que ce Breton d’origine a fait ses débuts durant la Seconde guerre mondiale, et pouvoir imaginer « l’état d’ignorance dans laquelle on vivait […]. Picasso, c’était un nom qu’on connaissait quand même mais voir des reproductions, ça ne se faisait pas ». Et quand, à cette époque, il découvre sa première illustration d’une œuvre d’art contemporain (Amour de Miro), c’était dans un noir et blanc informe et dans un livre datant de 1927. Cette apparition, si elle le déroute, elle ne le rebute pas. Le voilà engagé à Nantes dans des études d’architecture. C’est là, en Bretagne qu’il rencontre Raymond Hains, alors étudiant aux Beaux-Arts de Rennes et futur « nouveau réaliste » lui aussi, avec lequel il s’adonne à la photographie, à la réalisation. Mais déjà, il devine, pressent qu’« il faudrait trouver dans l’art quelque chose où il n’y ait pas la transposition ».

 

Elisabeth Bouvet/RFI

En 1947, il récolte des débris du mur de l’Atlantique dont ce fil de fer exposé à Epinal, « un dessin dans l’espace que j’ai trouvé comme ça ». C’est le déclic. Alors que Raymond Hains réalise des photographies d’affiches dans la rue, les deux jeunes hommes tombent en arrêt devant l’une d’entre elles dont la typographie les éblouit. Ils s’en emparent et la restaurent. En ce mois de février 1949, ils viennent de signer leur première œuvre sans savoir encore que la suite mènera Villeglé de murs en murs, à la recherche de ces lambeaux arrachés au réel. Ce dernier a toutefois l’intuition que l’affiche lacérée lui permettra de réduire le fossé qui s’élargit avec l’art abstrait, entre le public et l’art. « On était encore dans le post-cubisme avec la référence aux lettres. L’écriture m’a toujours intéressé. Et puis, on ne pensait pas sociologie à cette époque-là ». Durant près de cinq ans, Hains et Villeglé travailleront ensemble, faisant des films l’hiver, décrochant des affiches l’été, sans du reste être vraiment pris au sérieux par leurs camarades.

En 1954, Jacques Villeglé abandonne la réalisation et s’il lui faudra attendre 1957 et une première exposition de son travail de cueillette pour qu’on regarde ses affiches avec intérêt voire considération, il n’en continue pas moins à les arracher. Selon un principe qui tient davantage de l’écriture automatique que du calcul. L’artiste se donne cependant quelques règles comme celle de ne pas retravailler les affiches lacérées. Une seule exception, quand l’affiche convoitée représente trop visiblement le visage d’une personnalité politique. Dans ce cas, ce cas unique, Jacques Villeglé n’hésite pas à défigurer l’édile « pour créer un peu d’illisible. Je ne veux pas que l’affiche soit banale comme la vie ».

Elisabeth Bouvet/RFI

Poète de la rue, celui qui rejoint en 1960 le courant des Nouveaux réalistes, ainsi baptisé par le critique d’art Pierre Restany, n’en réfute pas moins le mot « hasard ». Terme honni s’il en est. Et pourtant, notre interlocuteur reconnait volontiers avoir, parfois, été saisi après coup par le sens « caché » d’une affiche dont il n’avait pas de prime abord perçu la pertinente signification. Exemple, en 1962, quand au gré de ses pérégrinations, il rafle une affiche vantant les mérites d’une eau minérale, l’eau d’Evian, au moment même où les accords du même nom sont signés qui mettront fin à la guerre d’Algérie.

Elisabeth Bouvet/RFI

Et chacun, devant toutes ces décennies d’affiches lacérées, de reconstituer son propre passé. Sur ces fragments de peaux de murs, se décline en effet notre histoire récente, se lisent successivement les préoccupations de nos sociétés, du moins jusqu'en 1991, date à laquelle l'artiste décide de mettre un terme à ses confiscations de peur qu'elles ne s'érigent en système. Jacques Villeglé, mémorialiste de l’évolution urbaine ? S’il se définit volontiers comme un « artiste historique », il se dit aussi très fier d’être « le seul affichiste à avoir compris que prendre des affiches dans la rue, c’était faire une œuvre ». Tout en économisant, raconte-t-il non sans humour, « l’angoisse créatrice, tout le monde travaillait pour moi et le style évoluait tout seul ». Après tout, ajoute-t-il, « le grand peintre, c’est celui qui oublie sa personnalité ».

Et l’artiste, celui qui se veut le témoin de son temps. De ce point de vue, Jacques Villeglé qui a, par ailleurs, commencé en 1969 à élaborer son propre alphabet, ce qu’il a appelé « l’écriture sociopolitique », nous livre, derrière ces couches successives, un ensemble de signes et d’empreintes d’autant plus précieux que « maintenant, l’affichage s’est considérablement réduit ». En se promenant devant voire dans les toiles de Villeglé, c’est donc au chaos du monde que le visiteur est confronté. Actuellement à Epinal, prochainement à Paris : « On verra que je n’aurai pas perdu mon temps quand même », conclut, comme en proie au doute, notre interlocuteur avant de nous donner rendez-vous au mois de septembre.

Claude Philippot

 


Villeglé, de la transgression à la collection 1949-2007 à voir au Musée départemental d'art ancien et contemporain à Epinal jusqu'au 29 septembre.

A noter qu'un autre artiste issu du courant Nouveau réalisme occupe également le devant de la scène, César qui fait l'objet d'une anthologie signée Jean Nouvel à la Fondation Cartier à Paris. A visiter du 8 juillet au 26 octobre.

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