ARTS

Alain Fleischer, identité plurielle

Danièle Schirman

Le Fresnoy, le studio national des arts contemporains, depuis 1997. C’est à ce titre d’ailleurs qu’il a été convié à mettre en scène sous la nef du Grand Palais ce final en images qui, durant les deux dernières semaines de décembre, marquera la fin de la Présidence française de l’Union européenne. Quand l’art se décloisonne… Portrait d’un homme qui « ne peu[t] pas imaginer une journée où [il] n’aurai[t] rien fait »." > « Les mille cinq cents pages que publie en cette rentrée Alain Fleischer… ». Ainsi commence l’article paru le 25 septembre dernier dans le quotidien Libération pour évoquer la parution dans un même élan de trois de ses livres. Une approche comptable qui résume assez bien l’extrême productivité de l’écrivain français. D’autant que si Alain Fleischer noircit des centaines de pages par an, il est également photographe, il réalise des films - dont l’un consacré à Jean-Luc Godard sortira le 21 janvier prochain -, et enfin dirige Le Fresnoy, le studio national des arts contemporains, depuis 1997. C’est à ce titre d’ailleurs qu’il a été convié à mettre en scène sous la nef du Grand Palais ce final en images qui, durant les deux dernières semaines de décembre, marquera la fin de la Présidence française de l’Union européenne. Quand l’art se décloisonne… Portrait d’un homme qui « ne peu[t] pas imaginer une journée où [il] n’aurai[t] rien fait ».

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(Première publication : 17 décembre 2008)

Le rendez-vous est fixé à 10H45. A onze heures moins le quart pétantes, Alain Fleischer fait son apparition, d’une ponctualité assez bluffante de la part d’un homme qui, depuis la rentrée et jusqu’au 21 janvier au moins - date de la sortie de son documentaire consacré au cinéaste Jean-Luc Godard -, a probablement un de ces emplois du temps que l’on qualifiera de ministre.

«Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard», d'Alain Fleischer.
«Morceaux de conversations avec Jean-Luc Godard», d'Alain Fleischer. DR

D’ailleurs, ce jour-là - alors qu’il est par ailleurs occupé au montage d’un film sur le sculpteur britannique Anthony Caro -, il doit passer son après-midi sous la nef du Grand Palais pour régler les derniers ajustements techniques avant le lancement de cette quinzaine lumineuse qui verra briller son nom dans un espace grand public, autrement dit là où Alain Fleischer, qui se considère comme un « créateur semi-confidentiel », a peu l’habitude de s’afficher. Cette « publicité » le réjouit d’autant plus qu’elle rejaillit surtout sur Le Fresnoy, le centre national des arts contemporains installé à Tourcoing et qu’il dirige depuis son ouverture en 1997.

Cet espace conçu à l’origine pour être, rappelle-t-il, « une sorte de Villa Médicis high-tech, d’Ircam des arts plastiques ou de Bauhaus numérique », prône avant tout « l’hybridation, l’impureté avec la disparition des cloisons entre les disciplines ». Cette règle, si elle régit son parcours de pédagogue, elle caractérise également sa vocation d’artiste, du moins à première vue car même pluriel, Alain Fleischer est une personnalité singulière. Difficile, en effet, de faire la synthèse de cet homme qui voue une passion immodérée aux accents, et pas seulement à ceux qui ont bercé son enfance, lui le fils d’un père hongrois et d’une mère espagnole. Le mot « accents » reviendra d’ailleurs plusieurs fois dans la conversation comme un leitmotiv qui guiderait son travail. Ainsi de ces emprunts à l’une ou l’autre des disciplines qu’il pratique dans un champ spécifique même si ce partisan du décloisonnement avoue paradoxalement « avoir plusieurs je » parfaitement imperméables.

En clair, quand Alain Fleischer est photographe, il l’est pleinement, quand il est écrivain, il l’est à 100% et quand il est cinéaste, il l’est totalement allant même jusqu’à prétendre ne pas être sûr que « l’écrivain qu’il est aime les films qu’en tant que cinéaste, il réalise ». De fait, reprend-t-il, « chaque idée, chaque projet naissent déjà dans langage tout à fait précis », sans passerelles possibles, sans risques de contagion. Dès lors, la question de l’adaptation de ses livres au cinéma, ou vice-versa, ne saurait se poser.

Je suis très transdisciplinaire d'un point de vue philosophique et idéologique.

Alain Fleischer, «transdisciplinaire» (16 décembre 2008)

 

 

A 64 ans, Alain Fleischer réussit donc le tour de force de s’illustrer, de s’investir, de s’exprimer dans quatre activités - voire cinq si l’on greffe la part essayiste qui sommeille aussi en lui -, à part entière. Certes l’auteur d’Immersion « ne dort que quatre heures par nuit et mène une vie d’ours », mais cette diversité l’oblige tout de même à une division de son temps extrêmement précise : « Mon gros projet littéraire du moment se joue principalement au mois d’août. Je suis en Italie, en général à Rome, et pendant un mois, je ne m’occupe que de ça. […] La seconde période du même genre, c’est janvier. Je repars en Italie pendant 15 jours et là, je finis le projet entamé en août. Ce sont les deux éléments stables dans mon année depuis maintenant dix ans. Après, ça dépend un peu des urgences sachant qu’il y a trois événements à date fixe dans le fonctionnement du Fresnoy, en juin pour l’exposition des travaux, début juillet pour l’examen des candidatures et en décembre pour la validation des projets ».

Seuil

Quelles que soient les priorités, l’écriture n’en reste pas moins le pivot central autour duquel s’articule son existence. Si l’on en juge par sa production littéraire, elle est effectivement pléthorique : Là pour ça (1986), Quelques obscurcissements (1991), La femme qui avait deux bouches (1999), La pornographie. Une idée fixe de la photographie (2000), Quatre voyageurs (2000), Les trapézistes et le rat (2001), Les ambitions désavouées, Les angles morts, La vitesse d’évasion (2003), La hache et le violon (2004), La femme couchée par écrit, Immersion (2005), L’Amant en culottes courtes (2006), L’ascenseur (2007) et cette année, coup sur coup, Prolongations, Le carnet d’adresses et Les Laboratoires du temps… Une liste non exhaustive qui dit bien la nécessité de l’écriture dans le parcours d’Alain Fleischer. Et pourtant, « ce projet premier », selon sa propre expression, ne fut pas immédiatement prioritaire. A 10 ans, se souvient-il, s’il faisait de la photographie, « des natures mortes avec mes jouets, des autoportraits », il écrivait également des poèmes, « ridicules ». Et c’est vrai, reconnait-il, qu’il a été très longtemps « très impressionné par quelques grandes figures de la littérature du XXe siècle […] », l’obligeant en quelque sorte à garder « la littérature en réserve ».

Dans le cinéma, j'ai eu l'impression que mes idées étaient plus facilement singulières, originales que dans le champ de l'écriture.

Alain Fleischer, cinéaste et écrivain (16 décembre 2008)

 

 

Ne renoncer à rien, et surtout pas à ses idées même sommaires qui ont pu émerger quand il avait 18 ans et qu’il avait conservées dans un coin de sa mémoire ou d’un carnet, et qui sont à chaque fois le point de départ d'un roman. C’est d’ailleurs à la faveur de sa nomination à la tête du Fresnoy qu’abandonnant, faute de temps, la réalisation de fictions, il est revenu à ses premières amours : la littérature. Alain Fleischer se compare du reste à « un archéologue » qui « en grattant ces sujets vieux parfois de trente ans trouve ce qu’il a à dire ». Ce qui explique en partie ce côté gargantuesque. Et pourtant, tempère notre interlocuteur, « ce n’est rien d’autre que la réalisation de projets anciens ». Des projets qui tous, invariablement, le ramènent à ce monde disparu qui fut celui de la famille de son père ; en un mot, qui le ramènent « aux origines ».

Car si le metteur en scène de Zoo Zéro est né à Paris et s’il écrit en français, ces romans ont pour incontournable terre d’ancrage, inépuisable source d’inspiration cette défunte MittelEuropa qui, durant la seconde guerre mondiale, a englouti sa famille, à l’exception de son père et d’une de ses tantes. Sa matrice est là, dans cette mélancolie nullement passéiste, pas davantage « négative », juste sombre, à l’image (s’il fallait chercher un lien) de ses premières réalisations, « plutôt influencées par l’expressionnisme allemand ».

Contrairement à d'autres personnes qui peuvent retrouver le monde de leurs origines, revenir dans le pays où ils ont vécu, ou retrouver des membres de leur famille, moi je ne peux pas parce que ce monde-là a disparu.

Alain Fleischer et les origines (16 décembre 2008)

 Est-ce cette hybridation culturelle qui donne à ce polyglotte, qui parle six langues, la sensation d’être un étranger dans sa propre langue ? Toujours-est-il qu’il a « l’impression d’être un auteur traduit », ajoutant « se sentir différent dans la configuration de la littérature française d’aujourd’hui ». En quelque vingt années d’écriture, pas un seul Prix littéraire même s’il a bien failli, à la fin des années 1990, se voir décerner le Médicis pour La femme qui avait deux bouches.

Pas de quoi ni freiner ni vexer cet homme décidément décalé, et animé par le seul désir d’épuiser chacune des facettes qui le constituent et d’interroger chacun des champs « esthétiques, théoriques, techniques même » qui définissent son travail. Une attitude, explique-t-il, qui tient en partie à sa formation : « Il y a en moi une sorte de théoricien. Mes études sont des études de sciences humaines, sémiologie, anthropologie, linguistique, et là il y a cette nécessité pour moi de me servir d’un langage pour lui faire dire ce que lui seul peut dire y compris dans ses limites ». Il a ainsi pu interroger les notions de l’invisible, du mouvement ou encore du temps en photographie, ou l’idée - là encore, a priori, paradoxale - d’immobilité au cinéma, etc.

Avant qu’il ne reparte bientôt à Rome où il possède un pied à terre pour y finaliser son prochain livre, Alain Fleischer - et à travers lui, Le Fresnoy - est donc l’hôte du Grand Palais pour une série de nuits en images, à la fois réflexives, sur cet intarissable flot d’« histoires animées » qui nous inondent, et festives, « dans l’esprit de l’Exposition universelle de 1900 ». L'entretien s'achève. Il aura duré 1h30. On ne peut s'empêcher de se demander où il trouve tout ce temps. La réponse tient peut-être dans cette ultime observation où il confesse avoir « absolument besoin d’être tout le temps en train de produire quelque chose ». Et de conclure : « Si une journée, je n’ai vraiment rien produit, je suis consterné ». On comprend mieux dès lors les dédoublements multiples de celui qui ne se souvient pas de ses dernières vacances. D'ailleurs, c'est simple : l 'évocation du mot « vacances » le fait tout bonnement frémir d'horreur !

Sous la nef du Grand Palais.
Sous la nef du Grand Palais. Le Fresnoy/Olivier Anselot

1944, naissance à Paris.

1971, film Les rendez-vous en forêt.

1977, film Zoo Zéro avec Klaus Kinski.

1982, exposition de l'oeuvre photographique au Centre Pompidou.

1985, prix de Rome

1985-1987, pensionnaire en photographie à la Villa Médicis. Premiers écrits.

1987, premier roman, Là pour ça, publié chez Flammarion. Mission au ministère de la culture pour la conception du Fresnoy.

1995, exposition La nuit lumière, au Centre national de la photographie.

1997, Ouverture du Fresnoy sous sa direction.

1999, rétrospective de ses films au Jeu de Paume. Parution de La femme qui avait deux bouches. (Seuil)

2000, roman Quatre voyageurs. (Seuil)

2003, exposition rétrospective et monographie, La vitesse d'évasion. (Ed. Léo Scheer)

2005, roman Immersion. (Gallimard)

2006, roman L'Amant en culottes courtes. (Seuil)

2007, exposition et livre 599, à la Maison européenne de la culture.

2008, Parution de Prolongations. Dans la nuit, des images du 18 au 31 décembre au Grand Palais.

 

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