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Allemagne

Les artistes enterrent la guerre froide

«Der Hirte», Georg Baselitz, 1965. Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie.
«Der Hirte», Georg Baselitz, 1965. Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie. DHM
5 min

Le Mur dans les têtes reste une réalité vingt ans après la chute du rideau de fer qui divisait le pays. Une réalité qui touche aussi des secteurs a priori aussi « éclairés » que le monde de l’art. Pour beaucoup, les artistes de la défunte RDA étaient forcément à la solde du régime. Une exposition lancée aux Etats-Unis et qui s'est ouverte à Berlin remet ces clichés en cause.

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Art of two Germanys : c’est sous ce titre que c’est ouvert au début de l’année à Los Angeles une exposition importante sur la peinture dans les deux Allemagnes divisées, de l’après-guerre jusqu’à la chute du mur en 1989. Le County Museum of Art dispose d’experts de premier plan sur l’art allemand de cette période à commencer par la commissaire de l’exposition Stefanie Baron. Ce regard extérieur a sans nul doute permis une vision décomplexée qui transcende les querelles intestines germano-allemandes où l’héritage de la guerre froide et de la division Est-Ouest continue à se faire sentir.

On l’a encore vu au printemps à Berlin lorsqu’une exposition sur soixante ans d’art allemand, à l’occasion de la fondation de la république fédérale en 1949, a provoqué une polémique. Aucun peintre de l’ex-RDA n’y était représenté. Les organisateurs ont expliqué qu’il s’agissait de l’anniversaire de l’Allemagne de l’Ouest. Il n’empêche, cette exposition a laissé un goût amer.

Celle du Los Angeles County Museum of Art, qui après une étape au printemps à Nuremberg s’est ouverte le jour de l’unité allemande le 3 octobre à Berlin, ne peut pas elle se voir accusée de parti pris. Au contraire, elle met en scène les acteurs de la peinture germanique de part et d'autre du mur et s’efforce de remettre en cause les idées reçues et de souligner ce qui a pu les rapprocher.

«Onkel Rudi», Gerhard Richter, 1964. Památník Lidice/Gedenkstätte Lidice.
«Onkel Rudi», Gerhard Richter, 1964. Památník Lidice/Gedenkstätte Lidice. DHM

Le commissaire allemand de l’exposition baptisée à Berlin L’Art et la guerre froide, Eckart Gillen, a d’ailleurs intitulé un essai sur la question Les frères ennemis ? Le point d’interrogation veut lui aussi rompre avec une vision manichéenne en noir et blanc. Avec d'un côté, le réalisme socialiste de peintres soumis au régime à l’Est cultivant une peinture figurative mettant en scène les héros des classes laborieuses et les avancées toujours positives du régime, et de l’autre, des artistes aux oeuvres abstraites, l’art dominant de l’après-guerre à l’Ouest, une langue artistique qui s’impose en RFA comme celle du « monde libre » sur la scène politique de l’après guerre.

Paradoxalement, c’est des Etats-Unis donc où s’est imposé la vision occidentale de l’art que vient une révision historique qui pourrait, vingt ans après, mettre fin à la guerre froide encore présente dans les têtes des acteurs du monde artistique germanique.

Les 375 oeuvres de l’exposition montrent que le rideau de fer n’était pas complètement étanche et que les clichés qui ont la vie dure ont aussi leurs limites. Même dans les années cinquante où la confrontation idéologique et artistique est la plus forte, tous les peintres est-allemands ne deviennent pas des élèves modèles du réalisme socialiste. Pendant que certains peignent les travailleurs qui bâtissent la Stalinallee et le futur Palais du peuple à Berlin-Est, d’autres mettent en scène des thèmes plus sombres où le passé récent - le Troisième Reich - mais aussi un présent pas si triomphant transparaissent.

Harald Metzkes avec son tablau La colombe morte fait référence à la peinture de Picasso et porte atteinte à ce symbole du mouvement de la paix communiste. D’autres plus tard traduiront par des tableaux historiques ou des rappels bibliques leurs critiques contre le régime. Des positions - censure oblige - pas forcément visibles au premier abord contrairement aux oeuvres plus « lisibles » des artistes de l’Ouest.

L’exposition illustre aussi les évolutions de certains peintres. Un artiste aussi central de l’art allemand contemporain, Gerhard Richter, baptisé récemmment « Le Picasso du XXIème siècle » par le quotidien britainnique The Guardian peint des oeuvres de commande dans les années cinquante en RDA qu’il quittera comme beaucoup par la suite. La future star de la scène artistique allemande livre en 1956 une fresque baptisée Joie de vivre pour la cantine du musée de l’Hygiène allemande à Dresde, sa ville natale.

«Ecce homo I» (Sterbender Krieger), Gerhard Altenbourg, 1949. Altenburg, Lindenau-Museum.
«Ecce homo I» (Sterbender Krieger), Gerhard Altenbourg, 1949. Altenburg, Lindenau-Museum. DHM

La plupart des artistes qui préféreront quitter la RDA pour rejoindre l’Ouest ne s’inclineront pas devant le diktat de l’abstraction et seront en partie rejetés. Georg Baselitz est considéré par beaucoup dans les années soixante comme un « fasciste ». Au diktat politique à l’Est fait écho, à l’Ouest, une norme artistique qui conduit à des jugements radicaux et parfois injustes.

Les différences s’estompent à partir des années 1970. Des photos sur les intérieurs petits-bougeois ouest-allemands de Thomas Ruff font écho aux clichés de Ulrich Wüst sur les villes décrépites de la RDA comme Halle, Magdebourg ou Leipzig. Les artistes des deux côtés du mur se rejoignent également dans le traitement du passé nazi qu’il s’agisse d’un tableau sur les ruines de Berlin-Ouest ou bien du Ecce homo de Gerhard Altenbourg sur un guerrier mourant.

L’exposition s’achève par les manifestations pacifiques de Leipzig à l’automne 1989 qui précèdent la chute du Mur et témoignent de l’ébranlement de la RDA. L’artiste ouest-allemand Marcel Odenbach est sur place. Sa vidéo est précédée de la citation suivante sur laquelle se clôt d'ailleurs l’exposition : « Personne n’est arrivé là où il voulait aller ».

 

Pour en savoir plus sur cet anniversaire, voir aussi notre dossier spécial : Il y a vingt ans, la chute du Mur
 

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