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PHOTOGRAPHIE

«Controverses», surfaces sensibles

BnF
Texte par : Bartholomé Girard
5 mn

Il a souvent suffi d’une seconde pour, à l’aide d’un objectif, saisir un moment clé de notre Histoire. Ce que l’on connait moins, ce sont les photographies qui, au-delà de leur sujet, ont connu un destin particulier, et joué un rôle décisif dans le statut de l’image. Après avoir remporté un vif succès à Lausanne, et avant d’être visible en Belgique cet automne, l’exposition Controverses, Photographies à histoires fait escale à la BnF, site Richelieu, jusqu’au 24 mai.

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(Première publication : 4 mars 2009)

Dans les années 1910, après avoir lui-même été exploité, Lewis Hine parcourt les Etats-Unis pour photographier les enfants qui se tuent à la tâche, travaillant 14 heures par jour. De ce voyage, il tire une série de clichés. Son combat permet de porter l’obligation de scolarité à 16 ans en 1938, mettant fin, du moins officiellement, à un fléau social. Ce que Hine ne savait pas, en réalisant le tout premier photoreportage ayant existé, c’est que de simples photographies pourraient avoir un tel impact.

L’exposition Controverses foisonne d’instantanés de la sorte qui ont marqué leur temps, posant des questions éthiques et / ou juridiques, testant les limites, suscitant de violents débats, bref, créant des histoires. Daniel Girardin, conservateur du musée de l’Elysée à Lausanne, et Christian Pirker, avocat au barreau de Genève, se sont associés pour, au terme de quatre ans de recherches et un an de préparation, dévoiler près de 80 photographies qui ont soulevé des polémiques.

Alice as a beggar child (Lewis Carroll, 1859).
Alice as a beggar child (Lewis Carroll, 1859). Ovenden Coll., courtesy Akehurst/ Creative Management, London

La rétrospective n’offre pas de jugement moral sur les images qui y sont présentées, ne tranchant jamais les querelles : elle se veut strictement historique, soucieuse de nous faire réfléchir au statut de la photographie. En témoigne l’organisation, rigoureusement chronologique. Alors que les sujets se recoupent à différentes époques (droit d’auteur, droit à l’image, provocation…), Daniel Girardin estime que rapprocher les photographies de façon thématique aurait été davantage « oppressant » : « Comme nous traitons de sujets forts et d’autres plus légers, nous préférions dérouler simplement le fil des clichés, et laisser le public faire lui-même le lien entre les différentes problématiques, à diverses époques. » Et le spectateur de se balader d’un continent à un autre, d’une décennie à une autre, pour voir comment la photographie a gagné ses galons d’œuvre d’art, et à quel point les statuts du photographe et du photographié ont évolué.

Un clic, des histoires

Du tout premier cliché – un autoportrait d’Hippolyte Bayard de 1839, non reconnu à l’époque comme une photographie – jusqu’aux provocations des deux dernières décennies (Tom Forsythe, David Lachapelle, Isabelle Favre…), 150 années d’histoire(s) photographique(s) sont retracées. Aux côtés de chaque cliché, un texte de quelques lignes pour prendre la mesure des enjeux. On passe ainsi des premières polémiques d’ordre éthique – les photographies d’Alice Liddel par l’écrivain Lewis Carrol, soupçonné de pédophilie ; Bismarck sur son lit de mort, par Max Priester et Willy Wilcke – aux premiers montages – Frances Griffiths faisant croire qu’il y avait bien des fées dans la forêt… image à l’appui ! –, en allant jusqu’aux censures – le képi d’un soldat français gommé sur une image d’un camp de concentration, utilisée dans le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais ; la disparition, sur un cliché, du politicien Nikolaï Iejov, désavoué par Staline ; la cigarette des mains de Jean-Paul Sartre consumée entre la prise et le tirage… – et autres détournements à visée politique ou morale.

Fairy offering flowers to Iris (Frances Griffiths, 1920).
Fairy offering flowers to Iris (Frances Griffiths, 1920). Glenn Hill/National Media Museum/Science & Society Pict. Lib.

Leçon d’histoire, mais aussi de photographie, Controverses régale les amateurs d’épreuves en noir et blanc et couleurs. L’exposition montre avec pertinence le va-et-vient entre l’image et l’Histoire, et notamment la nécessité de voir pour croire – à l’instar de la mort de Hitler, sur un cliché trafiqué, ou du premier pas de l’homme sur la Lune. Elle témoigne également de la façon dont certaines photographies ont contribué à mythifier des personnages – qui n’a jamais vu le portrait du Che, Guerillero Heroico, d’Alberto Korda ? – ou évènements historiques – Le drapeau rouge sur le Reichstag, par Evgueni Khaldei ; Petite fille de Trang Bang, par Nick Ut. Ou, inversement, comment certaines histoires – qui est le couple sur le célèbre Baiser de l’hôtel de ville de Robert Doisneau ? La Mort d’un soldat républicain de Robert Capa est-elle une mise en scène ? – ont participé à la célébrité des clichés. L’exposition permet également de prendre la mesure du poids de certaines images, en rappelant notamment que Kevin Carter s’est suicidé deux mois après avoir reçu le prix Pulitzer en 1994 pour son Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim.

Si l’on peut être moins sensible au travail d’artistes qui veulent choquer pour le plaisir de la subversion, à l’image du visuel de l’exposition qui reprend le Kissing-nun d’Oliviero Toscani, ce sont les anecdotes et péripéties autour d’anciens clichés qui fascinent, comme autant de récits qui se déploient, auréolés de mystères et énigmes souvent sans réponse. Pour Christian Pirker, « ces controverses s’apparentent à des chroniques romanesques aux limites de l’histoire de l’art, du droit et de la philosophie. » Et c’est ce qui rend l’exposition Controverses aussi captivante.

Le Drapeau rouge sur le Reichstag (Evgueni Khaldei, Berlin, 2 mai 1945).
Le Drapeau rouge sur le Reichstag (Evgueni Khaldei, Berlin, 2 mai 1945). Yevgueni Khaldei/Corbis

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