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ARTS

La nuit américaine de Jacques Monory

Elisabeth Bouvet/RFI
Texte par : Elisabeth Bouvet
7 min

Au printemps dernier, il occupait une salle à lui tout seul dans le cadre de la rétrospective consacrée aux membres de la Figuration narrative. C’était au Grand Palais. A l’heure de la rentrée, Jacques Monory reçoit au 6e étage de la Maison européenne de la photographie, toujours à Paris, mais sans ses camarades cette-fois. Roman-Photo est l’intitulé de cette exposition en solo où l’on retrouve les thèmes chers à l’artiste français, âgé aujourd’hui de 84 ans : la photographie et les films noirs américains qui lui ont permis de recréer son propre monde, essentiellement en bleu, la couleur du rêve…ou du cauchemar.

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(Première publication : 3 octobre 2008)

On le dirait sorti tout droit de l’un de ses tableaux. Chapeau mou, lunettes foncées, chaussures bicolores, costumes gris souris sur un pull noir à col roulé… Sa silhouette étique évoque d’emblée l’acteur Eddie Constantine, un Eddie Constantine qui aurait laissé l’imper au vestiaire. Le flingue aussi. Pourquoi des lunettes foncées à l’heure du petit déjeuner ? On a oublié de le lui demander. Mais si l’on en juge par l’atmosphère nocturne de ses œuvres, l’élégant Jacques Monory est de toute évidence un homme de la nuit et qui, entre le monde et lui, édifie une sorte de filtre à dominante bleue.

« Mon histoire, mes émotions, mes souvenirs »

Aux cimaises que voit-on ? Des blondes fatales, de longues et grosses cylindrés qui glissent dans des rues inanimées, des hôtels de luxe à porte-tambour, des meurtres, des scènes où l’on sent que le danger peut surgir à tout instant et, ici ou là, la silhouette de Jacques Monory, dans la peau tantôt de la victime, tantôt de l’assassin… Bref, un monde extrêmement violent, à rebours de la gentillesse de l’auteur de ce Roman-Photo mais à l’aune de tout son œuvre : « Les films noirs des années 45-50, c’est ceux-là que j’aime, ceux qui m’ont touché. C’est mon foyer de prédilection pour trouver des images ». Son premier tableau représentera d’ailleurs un homme, lui en l’occurrence, le ventre criblé de balles, et l’origine de ce premier meurtre en peinture est évidemment à chercher dans sa vie personnelle : « J’étais à l’époque dans une situation pénible que je vivais comme une agression meurtrière contre moi, j’ai donc représenté ma mort ». Car si, comme le confesse l’intéressé, « Roman-Photo ne raconte pas vraiment une histoire, mais plutôt des possibilités d’histoires », cette nouvelle série, qui date de ces dernières années, recèle là encore des indices sur « notre homme » qui avoue d’ailleurs sans rechigner « ne raconter que [s]on histoire, [s]es émotions, [ses] souvenirs ».

Elisabeth Bouvet/RFI

Le bleu Monory

Cette autoreprésentation permanente, qu’on retrouve également dans son cinéma (ainsi de Ex, son premier film datant de 1968, où on le découvre quittant les lieux du crime) découle de cette volonté de peindre la réalité et, partant, de s’inclure dans cette réalité mais d’une manière paradoxale, à la fois dedans et dehors. D’où le recours au bleu, sa couleur préférée bien sûr, mais pas seulement : « Quitte à peindre des crimes, je n’allais tout de même pas mettre du rouge sur les plaies, cela aurait été un pléonasme. J’ai donc choisi le bleu qui, en plus, correspondait à ce que je voulais dire : que notre vie est illusoire. Ces crimes sur la toile, ce sont en fait des allégories, des métaphores ». Après Klein, Monory aura donc son bleu bien à lui qu’il décline cependant du plus clair au plus foncé, non sans parfois y introduire de nouvelles couleurs, comme le vert (couleur qu’il a pourtant longtemps détestée), le rose et même le jaune. A la MEP, on peut voir une toile représentant un renne sur fond jaune avec, écrit de biais, barrant le tableau sur toute sa largeur, les mots « Et le bonheur ». A quatre-vingts ans passés, Jacques Monory aurait-il trouvé une forme de paix ? « Et le bonheur, façon de dire ‘tu nous emmerdes avec ton bleu’ qui a toujours été une couleur un peu douloureuse pour moi ».

La vie, pour Jacques Monory, n’a effectivement rien d’un long fleuve tranquille, le bleu lui servant à se mettre à distance de ce cauchemar, de cette réalité qu’il n’aurait pourtant pas pu ne pas représenter. Car, et même sans le savoir, il était déjà à ses débuts un peintre figuratif : « Dans les années 50, j’ai essayé la peinture abstraite, pas le choix à l’époque, si vous ne représentiez pas un petit chien ou une cruche, vous passiez pour un débile mental. C’était monstrueux. C’était comme des tableaux qui avaient la galle, tellement ce n’était pas moi. J’ai tout jeté ».

 

Elisabeth Bouvet/RFI

Joseph Lewis, WeeGee et les autres…

Quoi qu’il lui en coûte, il suivra donc son tempérament. Il décide alors de puiser son inspiration dans le cinéma noir américain. Et la photographie qu’il découvre grâce au photographe Robert Delpire que Jacques Monory rencontre quand celui-ci n'est encore qu'un étudiant : « Il était éditeur de livres de photographies mais il avait besoin d’aide. C’est comme ça que j’ai travaillé avec lui. Le matin, je peignais, l’après-midi, j’étais avec lui et c’est comme ça que j’ai vu beaucoup de photos, Henri Cartier-Bresson, Robert Frank, etc. Et si je n’avais pas eu cette chance de son amitié, ma peinture ne serait pas la même. Je n’aurai pas eu cette vision très photographique de la peinture. […] En cela, je suis un peintre du XXe siècle ». Tout le travail de Jacques Monory consiste en effet, selon sa propre expression, « à coller de la peinture sur la photographie ». Et de fait, il ne cesse de découper des images, de réaliser des collages qu’il projette ensuite sur la toile, non sans introduire ensuite des éléments qui le concernent, comme son chien, par exemple, invité à traverser ses peintures. L’image, comme premier filtre d’une réalité qu’il se refuse à peindre directement : « Même s’il y a quelque chose autour de moi qui me plaît, quelque chose de disponible, il faudra de toute façon que je le prenne en photo ». Ou l’art de reproduire la réalité sans s’en approcher de trop près.

Elisabeth Bouvet/ RFI

Avec Roman-Photo, on reconnait ainsi Nicephore Niepce, « c’était logique dans ce lieu dédié à la photographie », WeeGee, « un des photographes que je préfère parce qu’il était spécialisé dans la nuit », l’acteur Robert Siodmak, au regard froid come la lame, et surtout, Joseph Lewis, le réalisateur du film-culte de Jacques Monory, Gun Crazy sorti en 1950. C’est d’ailleurs devant la toile rendant hommage au « film qu’[il] aurai[t] pu faire » qu’il s’est d’emblée placé pour se laisser à son tour photographier. Sur un autre tableau, il a carrément collé le nom du photographe auquel il a emprunté la mise en scène. On peut donc lire le nom du Français Hervé Cloaguen, l’un des membres fondateurs de l’agence Vu, alors en reportage à Cuba. Et ainsi de suite, les tableaux de Jacques Monory étant truffés d’histoires à rallonge, façon poupées russes.

Aurait-il pu abandonner la peinture pour le cinéma ou même la littérature, lui qui, aujourd’hui encore, continue à peindre ? S’il se dit très fier d'avoir réussi à publier des romans (« A l'école, j'étais toujours l'avant-dernier »), il ne voit néanmoins pas bien ce qu’il pourrait faire d’autre : « Je peins toujours car je vous dirai que pour tout le reste, je suis assez nul ». Une modestie derrière laquelle on peut aussi déceler une peur devant le seul sujet qu'il n'aura finalement jamais cessé de représenter à savoir la mort. En d'autres termes, peindre encore et toujours pour mieux tenir La Faucheuse à distance.

Elisabeth Bouvet/RFI


Jacques Monory, Roman-Photo, c'est à voir à la MEP, la Maison européenne de la photographie à Paris jusqu'au 26 octobre 2008.

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