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Littérature

Edmonde Charles-Roux : une voix qui compte

Edmonde Charles-Roux
Edmonde Charles-Roux Doisneau-Rapho

Vingt cinq ans maintenant qu’Edmonde Charles-Roux prend chaque année la direction, à l’automne venu, de chez Drouant, le restaurant parisien qui héberge, abrite, accueille l’Académie Goncourt et ses dix membres. L’auteure d’Oublier Palerme (Prix Goncourt 1966) y est entrée en 1983, et en 2002 elle en est devenue la présidente. Lourde responsabilité quand on connait le retentissement, orbi et urbi, du Prix Goncourt dont l’attribution constitue le point d’orgue de la saison littéraire française. C’est à elle que l’on doit d’ailleurs une refonte du règlement destinée à revigorer ce Prix qui, pour être le plus prestigieux, n’en paraissait pas moins un peu poussiéreux voire poussif. Et si, à 88 ans, elle ne se dit pas présidente à vie, elle avoue son inaltérable « amour des livres ». Portrait d’une passionnée.

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(Première publication : 6 novembre 2008)

Edmonde Charles-Roux est-elle ce qu’on appelle une grande dame ? Quoi qu’il en soit, en haut de l’escalier étroit qui mène à son appartement parisien de la rue des Saint-Pères, c’est un majordome en livrée qui nous accueille sur le pas de la porte, nous introduisant, sans un mot, à la maîtresse de maison. On redoutait de rencontrer une personne un peu hautaine, un peu distante, un peu rêche, on découvre une femme joviale, souriante, drôle et vive, une longue poignée de mains chaleureuse vous menant dans le salon où durant près de quatre vingt-dix minutes, Edmonde Charles-Roux répondra sans tortiller ni soupirer à nos questions.

Le Livre de Poche

C’est vrai qu’en ce mercredi 5 novembre, elle s’est réveillée particulièrement heureuse : « Un bonheur absolu », dit-elle évoquant l’élection du sénateur Barack Obama à la Maison Blanche. De nouveau, celle qui « adore les Américains » s’autorise à « rêver ». Un événement qui permet en tout cas de mesurer le chemin parcouru notamment depuis 1966, année où Edmonde Charles-Roux qui dirige alors la rédaction française du magazine Vogue depuis seize ansest remerciée pour avoir publié, en couverture, la photographie du mannequin noir, Angela Davies. Depuis quelques années, elle écrivait un roman, « les samedis et les dimanches ». Virée du jour au lendemain, sans travail, elle décide alors de sortir ce manuscrit de ses tiroirs et l’envoie aussitôt aux éditeurs. Gallimard et Grasset le veulent, elle choisira le second, « le plus petit parce que j’étais quand même sonnée. J’avais perdu mon boulot alors je me suis dit, ‘allons plutôt vers une famille’, tous mes amis de Vogue étaient là, chez Grasset ». La presse est dithyrambique, Oublier Palerme est chaleureusement salué par son ami Aragon « qui a fait la réputation du livre ». Et sa carrière, ajoutera-t-elle un peu plus tard, dans la conversation. Mais le conte de fée ne s'arrête pas là. Alors qu’elle s’apprête à s’envoler pour la Sicile, on frappe à sa porte : une télévision qui vient lui annoncer que « le Goncourt, c’est vous ». Elle a 46 ans.

« Je ne supporte pas le pouvoir »

1966, une année inoubliable à plus d'un titre : entrée fracassante dans le cercle des écrivains si chers à sa famille - des diplomates lettrés -, rencontre avec celui qui allait devenir en 1973 son mari, Gaston Defferre - l’homme au chapeau et maire de la cité phocéenne, qui tient absolument à recevoir la lauréate, une Marseillaise -, et premier contact avec le Goncourt qui occuperait une part importante de sa vie. Depuis un quart de siècle, elle est en effet de tous les débats qui décident de l’attribution du Prix, et depuis six ans, sa voix compte double, le privilège du président de l’Académie. Mais ne lui parlez pas de « pouvoir ». Edmonde Charles-Roux est fâchée avec l’autorité : « Je ne supporte pas le pouvoir. […], ce n’est pas comme ça qu’on est heureux ni qu’on fait un travail artistique. L’artistique, c’est l’infini, la liberté complète ». Bref, surtout « pas de maître d’école à la table du Goncourt ». Et de confesser dans un éclat de rire : « Il y a un ordre du jour méticuleux que l’on ne suit absolument pas ».

Si elle ne comprend pas d’où lui vient cette allergie au pouvoir, « dont toute [sa] vie a peut-être souffert », elle explique sans doute pour beaucoup ses amitiés, compagnonnages, coups de cœur de tous bords qui l’amèneront à côtoyer, dans un même élan, le couple Aragon, Jean Genet, Paul Morand, Luchino Visconti, Roberto Rossellini, les peintres André Derain et Balthus, à prendre fait et cause, elle la fille de diplomate, pour le quotidien L’Humanité, « qui a fait beaucoup pour la langue française dans l’ex-URSS », à rédiger les biographies de Coco Chanel - dont l’attitude, disons bienveillante, à l’égard de l’occupant lors de la Seconde guerre mondiale a bien failli la détourner de son projet, « ça m’a coûté », reconnait-elle -, et d’Isabelle Eberhardt, jeune femme assoiffée d’absolu qui mourra noyée en Algérie - « Il y a du Rimbaud en elle » -, à parler de l'horreur des immigrés qui en arrivent à se défénestrer et à habiter dans un des quartiers les plus huppés de la capitale, à rester pendant près de cinq ans l’irrégulière, la maitresse d’un Defferre marié et à porter son éternel chignon un peu austère, enfin à tutoyer les imparfaits du subjonctif et à fricoter avec des expressions moins châtiées.

Grasset

De ces contradictions, Edmonde Charles-Roux ne s’embarrassent pas, justifiant ses actes par un refus chevillé au corps « d’en rester aux apparences ». Cette ouverture d’esprit remonte probablement à son éducation, « une enfance de prince » à Prague et à Rome, au gré des affectations de son diplomate de père, avec « précepteurs, lectures à haute voix, analyse des textes et déjeuners auxquels nous les enfants étions conviés quels que soient les invités. Si c’était un cardinal, eh bien c’était un cardinal et notre père nous faisait passer des messages pour nous obliger à parler avec notre voisin ». Outre qu’Edmonde Charles-Roux parle aujourd’hui 4 langues, elle a également conservé de tous ces échanges, de toutes ces rencontres cosmopolites « une insatiable curiosité, un appétit d’apprendre intarissable ». Et une certaine idée, plutôt haute et digne, de l’homme. Et de la République. 

« Je les emmerde, je ferai ma vie sans ces gens-là »

En 1939, avec la déclaration de la Guerre, elle doit renoncer à partir à Milan pour entamer une formation de cantatrice (« Le regret de ma vie »). Elle décide qu’elle sera infirmière : « Compte tenu des circonstances, il était possible de faire des études en accéléré, 3 mois contre les 2 années habituelles. Avec une amie, on est sorti premières et on a donc choisi d’aller à Verdun ». Verdun, dans l’est de la France, où elle a bien failli mourir écrasée sous une grange. « Pour une fille de 20 ans, c’est une expérience traumatisante. Se retrouver dans une salle de 40 lits avec des hommes qui appellent leur mère, qui pleurent, c’était terrible », se souvient-elle. Quand Pétain nomme Laval à la tête du gouvernement français, son père rend son tablier et entre dans la résistance. La benjamine aussi (« Ma sœur venait de se marier avec un Italien ») qui, à la fin du conflit, sera décorée de la Croix de guerre. Mais son courage n’a pas l’heur de plaire au milieu d’où elle vient : « On ne m’invitait plus aux bals de débutantes. J’étais considérée par la haute société française comme une fille à soldats. […]. Et ça, je ne l’ai pas avalé. Et à un moment, j’ai dit, ‘je les emmerde et je ferai ma vie sans ces gens-là, je n’ai pas de temps à perdre’ ». 

Et de fait, ce déclassement sera en quelque sorte sa chance. Plus d’obligation ni de famille ni de rang : la guerre, pour terrible qu’elle fut, lui aura permis de s’émanciper. En tant que femme et en tant qu’individu car, reprend-t-elle, « cela m’a renforcé dans la certitude qu’il fallait s’intéresser aux gens dans la mesure où ils sont différents de vous ». Pour autant, elle ne se considère pas comme une provocatrice, plutôt comme une personne qui a eu « beaucoup de chance ». Mais qui a dû aussi « se bagarrer un peu. Il m’est arrivé quand j’étais plus jeune d’être très violente ». Et c’est vrai qu’à l’écouter, on perçoit mieux toute la portée de ce qu’elle nous disait au tout début de l’entretien concernant son engagement au sein de l’Académie Goncourt, avec ce ton déterminé voire définitif qu'elle arborre volontiers : « Si on n’est pas passionné, ce n’est pas la peine de faire les choses ».

« Pas le temps d’être nostalgique »

Soucieuse de son indépendance, elle n’aura pas d’enfant : « Aux âges où on a un enfant, je menais une vie invraisemblable ». Elle préfère d’ailleurs reprendre le cours ahurissant de sa vie pleine et entière plutôt que d’évoquer le sujet (« Ça  ça ne m’a jamais travaillé », dit-elle en riant) concédant tout juste que « ça rend une vieillesse beaucoup plus difficile, on est plus seul mais étant donné que de toute manière, on est complètement seul, l’être un peu plus ou un peu moins…Tant pis, on est seul ». Pour l’heure, ce sont les « petites batailles » contre les atteintes de l’âge qui la préoccupent : « On ne va pas se raconter d’histoire, la vieillesse est atroce pour presque tout le monde ». Ce qui n’empêche pas les projets à l'instar de ce nouveau livre, « un vrai casse-tête », dont elle espère venir à bout d’ici trois ans.
 

Le Salon Goncourt chez Drouant.
Le Salon Goncourt chez Drouant. Vincent Bourdon

Faudrait-il encore que le Goncourt la laisse un peu en paix. Il y a peu, elle était dans l’Oural où il a séjourné plus de deux semaines. A 88 ans comme à 46 ans, même régime : l’écriture, c’est le samedi et le dimanche. « Depuis que je travaille, je n’ai jamais eu de week-end ! », lance-t-elle en femme active qu’elle est restée : « Pas le temps d’être nostalgique et puis, ça ne mène pas bien loin ».
 

Est-ce cela donc une grande dame ? Autant le demander directement à Edmonde Charles-Roux qui, à l’énoncé de la question, éclate de rire : « N’est-ce pas le fait d’avoir pris de l’âge, c’est ce qui m’inquiète parce que tout jeune, auquel on parle d’une femme qui a dépassé 80 ans, lui donne du ‘grande dame’ comme du sel sur une escalope ». Toujours cette parole caustique aussitôt tempérée par une forme de doute non moins consubstantielle à sa personne quand, en guise de conclusion, elle dit craindre que « l’homme ou la femme qui me verrait ainsi ne soit mortellement déçu car je suis quand même quelqu’un d’un peu violent et en tout cas de têtu, et ce ne sont pas là les caractéristiques d’une grande dame ».

Nous ne reverrons pas le majordome en livrée jaune canari. Edmonde Charles-Roux nous raccompagne sur le palier, s’accoude à la rambarde, comme à un balcon, et se lamente à l’idée que bientôt son ami du Jury Goncourt Jorge Semprun (de trois ans son cadet) ne pourra plus emprunter cet escalier pentu qui conduit à son perchoir, sous les toits. « Elle est la plus jeune de nous tous », avaient lancé les neuf autres membres, l’an passé, à l’heure de redonner un peu de peps au grand prix français. Ce n’était peut-être pas qu’une simple coquetterie.


Tous les ouvrages d'Edmonde Charles-Roux sont publiés chez Grasset. Parmi lesquels,

Oublier Palerme, prix Goncourt 1966
Elle, Adrienne, 1971
L'Irrégulière ou mon itinéraire Chanel, 1974
Stèle pour un bâtard, 1980
Une enfance sicilienne, 1981
Un désir d'Orient, tome I de la biographie d'Isabelle Eberhardt, 1989
Nomade j'étais, tome II, 1995
L'homme de Marseille, 2003
Isabelle du désert, volume regroupant Un désir d'Orient et Nomade, j'étais, 2003

 

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