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LITTERATURE

Paul Auster, le plus shakespearien des romanciers américains

Paul Auster.
Paul Auster. AFP/Stéphane de Sakutin

Paul Auster est considéré comme le plus européen des romanciers américains. Ses modèles ont pour nom Cervantes, Shakespeare, Samuel Beckett, Knut Hamsun.Il livre avec son nouvel opus Seul dans le noir un récit magistralement mené sur les heurs et malheurs d’un intellectuel pris au piège de son imagination prodigieuse. On retrouvera dans ce roman bref de près de deux cents pages quelques-unes des thématiques et des obsessions de cet auteur prolifique : désarrois de la conscience américaine contemporaine, mais aussi thèmes plus métaphysiques tels que jonctions entre le réel et l’imaginaire, inactualité du réel, substitution d’identités, dédoublements, disparitions.

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(Première publication : 22 janvier 2009)

« La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre historien qui se pavane et s’échauffe une heure sur la scène et puis qu’on n’entend plus...une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire. » Ces vers ne sont pas de Paul Auster, mais de Shakespeare (Macbeth, Acte V, scène 5). Des propos que le barde de Stratford-upon-Avon prête à son héros qui vient d’apprendre la mort de Lady Macbeth, son mauvais génie et son épouse castratrice.

Ces propos, l’auteur américain de la Trilogie new-yorkaise aurait pu les faire siens tant il est fasciné par l’inquiétante étrangeté de la vie qui passe. Paul Auster a bâti son oeuvre prolifique (une trentaine de titres, romans, poésies, essais, scénarios de films) sur les allers et retours souvent thérapeutiques entre le réel et sa fiction, le monde vécu et les mondes imaginés, rassemblés dans des structures complexes, en miroir. Le nouveau roman de Paul Auster, Seul dans le noir qui vient de paraître en français, demeure fidèle à cette configuration thématique fondamentale et entraîne le lecteur dans des univers parallèles à travers un enchevêtrement habile de récits, de contre-récits, d’anecdotes plus ou moins longues, d’analyses de films et de réflexions métaphysiques sur la nature du réel.

« Tout ce que je vois paraît réel. Tout ce que j’entends paraît réel. Je suis assis ici dans mon propre corps, mais en même temps je ne peux pas être ici, n’est-ce pas ? Je suis d’ailleurs », s’exclame l’un des protagonistes de Seul dans le noir. C’est dans cette tension entre ici et ailleurs que réside l’énigme de ce beau roman, inventif et inspiré. Son héros Auguste Brill est un critique littéraire à la retraite. Les mondes parallèles, il s’y connaît, ayant lu, décrit, décortiqué plusieurs centaines d’ouvrages d’imagination tout au long de sa longue carrière.

Alors, comment s’étonner qu’au soir de sa vie, attendant la nuit qui vient inexorablement, l’homme cède parfois à la tentation de se réfugier dans des histoires qu’il se raconte pour oublier la monotonie de sa vie et ses souffrances ? Mais les douleurs infligées par le monde réel disparaissent-elles vraiment pour celui qui sait s’en extraire par les vertus de l’imaginaire ? Les Frankenstein ne finissent-ils pas par avaler leur propre créateur ?

C’est ce destin paradoxal qui menace Brill. Lors de ses rêves éveillés, celui-ci met en scène une autre Amérique qui n’aurait pas connu le traumatisme du 11 septembre, ni la guerre d’Iraq. Or cette Amérique alternative n’est pas pour autant un havre de paix, car elle est empêtrée dans une impitoyable guerre civile qui a causé de terribles dégâts et anéanti de nombreuses vies. Pour mettre fin à la boucherie, les décideurs de ce pays parallèle ont envoyé l’un des leurs sur les traces de l’homme qui est la cause de tous leurs malheurs. Et cet homme, c’est évidemment Auguste Brill. Il faut le tuer « parce que la guerre lui appartient. Il l’a inventée, et tout ce qui arrive ou est sur le point d’arriver se trouve dans sa tête. Elimine cette tête, la guerre s’arrête ».

A travers cette histoire improbale (« une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit et qui ne veut rien dire » ?) mais ô combien significative, Paul Auster nous propose une fable puissante sur la force de l’imagination et sur les jonctions possibles du réel et de l’imaginaire que la science-fiction a souvent imaginées : « Il n’y a pas qu’une seule réalité, caporal. Il existe plusieurs réalités. Il n’y a pas qu’un seul monde. Il y en a plusieurs, et ils existent tous parallèlement les uns aux autres, mondes et antimondes, mondes et mondes fantômes, et chacun d’entre eux est rêvé ou imaginé ou écrit par un habitant d’un autre monde. Chaque monde est la création d’un esprit ».

Mais cette réflexion philosophique et scientifique n’est qu’un aspect de ce roman très riche. Le génie de Paul Auster est d’avoir su brosser, sur fond de questions fondamentales que nous nous posons, des portraits inoubliables d’hommes et de femmes qui nous ressemblent par leurs interrogations, mais aussi par leurs désarrois et leurs angoisses existentielles. C’est le cas d’August Brill, de sa fille Miriam et de sa petite-fille Katya qui habitent avec lui, et qui ont été, elles aussi, marquées à tout jamais par les vicissitudes de la vie. La première ne s’est pas remise de son divorce et la seconde tente de faire le deuil de son ami mort dans des conditions atroces en Irak. Elles cherchent, qui dans la poésie, qui dans le cinéma, la force de vivre, dans ce monde étrange qui continue de tourner. Une fin sans espoir... Elle n’est pas sans rappeler la dernière scène de Macbeth qui se clôt sur le soliloque du héros égrenant la suite interminable des jours et des nuits: « Demain, puis demain, puis demain, rampe à petits pas, de jour en jour, jusqu’à la dernière syllabe du souvenir; et tous nos hiers ont éclairé pour des fous le chemin vers la poussière de la mort... ».


Seul dans le noir, de Paul Auster est publié aux éditions Actes Sud.

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