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Exposition

A chacun sa liste : inventaire au Louvre

Louise Bourgeois, Je t'aime, 1977.
Louise Bourgeois, Je t'aime, 1977. Photo : Zindman Fremont
Texte par : Elisabeth Bouvet
4 min

Le Louvre qui se prend au jeu d’Umberto Eco et de son Vertige de la liste, problématique retenue par l’invité du musée parisien en ce mois de novembre, cela donne Mille e tre, une exposition qui explore le thème de la liste en mêlant œuvres anciennes et surtout contemporaines. C’est à voir jusqu’au 8 février, histoire de prolonger le plaisir illimité de détailler, de décortiquer, d’égrener la liste des colistiers !

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 « Ma poule », « Ma cocotte », « Mon ange », « Mon trésor »… On n’a pas eu le temps de tous les lire, mais dans cette liste imaginée par Annette Messager des sobriquets dont on affuble sa femme ou sa maîtresse, on trouve sans doute aussi « Ma biche » ou encore « Mon cœur ». Et quand bien même ne les apercevrait-on  point, quelle importance. Car après tout, et sans du tout vouloir dénaturer le travail des artistes réunis dans la salle des arts graphiques réquisitionnée pour l’occasion, la liste est probablement la chose la mieux partagée au monde. 

Liste de courses, liste des livres lus, liste des salariés sur le départ, liste des disparus dans une catastrophe, liste des projets à mener, etc… « Nous avons tous un rapport fétichiste à la liste », note Marie-Laure Bernadac, la commissaire de l’exposition de Mille e tre, titre emprunté au Don Giovanni de Mozart (mille et trois est en effet le nombre de maîtresses que Don Juan a eues en Espagne). Et de ce point de vue, le visiteur appréciera la petitesse de l’espace où a pris place cet inventaire multiforme qui court de 1466, avec l’abécédaire de maître E.S, à nos jours avec notamment, et parce qu’ils ont été associés à ce listing le plasticien Christian Boltanski et l’écrivain Jacques Roubaud. S’établit en effet un rapport presque naturellement intime avec tous ces mots des autres, avec leur manie singulière de noter le monde. De le penser, de le classer pour reprendre les deux verbes d’un titre de Georges Perec, grand adepte - jusqu’à l’obsession - des listes.

Car si « tôt ou tard, tous les artistes ont fait des listes », chacun entretient évidemment une relation différente à la liste. « Mille e tre a quelque chose du cabinet de curiosité qui répertorierait les diverses typologies liées à cette thématique propre au XXe siècle ». Et Marie-Laure Bernadac d’énumérer « l’approche minimaliste et conceptuelle chère à nombre d’artistes américains à l’instar de Richard Sera, l’approche du Land Art anglais représentée ici par le Britannique Hamish Fulton dont les descriptions de paysages sont conçues comme des promenades, l’approche plus autobiographique qui est celle de Messager et de Boltanski qui construisent toute une de mythologie personnelle à partir de la liste, l’approche plus graphique telle que pratiquée par les avant-gardistes italiens du Gruppo T, à Milan, à la fin des années 1950, ou encore l’approche informatique, ce qui nous a permis de faire un lien vers les nouveaux supports de communication ». 
 

Exposition Mille e tre, salle des arts graphiques au Louvre
Exposition Mille e tre, salle des arts graphiques au Louvre Photo : Zindman Fremont

 
Mais quel que soit le cas de figure, cet afflux de listes de mots ou/et de lettres « pose la question de la limite entre l’art et l’écriture. C’est à la fois poétique et visuel : le mot est une image comme chez Picasso quand il introduit des mots dans ses tableaux ». Et l’avalanche de mots, surtout ainsi juxtaposés dans une salle aux dimensions si modestes, offre un raccourci saisissant de ce qu’est la création « tiraillée entre une rigueur toute scientifique et la folie d’une quête impossible qui échappe à l’entendement ». Et cela quoi que l’artiste cherche à organiser, combler, maîtriser, implorer, repousser, retenir, sauver en nommant les choses ou en les décrivant avec une constance et une application de greffier.

Même angoissée, cette démarche encyclopédique insensée n’est toutefois jamais anxiogène ainsi que l’exprime le livre conçu pour l'occasion par Boltanski et Roubaud, Les Habitants du Louvre et qui fait l’inventaire par ordre alphabétique en noms et/ou en images de tous les artistes et gardiens (du moins ceux qui ont accepté) du musée. Soit un ensemble (incomplet) de plus de 5 000 noms. Une jolie façon de réunir vivants et morts, connus et anonymes car la liste qu’elle soit œuvre d’art aux cimaises d’un musée ou post-it sur un réfrigérateur dresse décidément la vie de chacun d’entre nous.
 

 

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