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France / Entretien

L'écrivain diplomate Jean-Christophe Rufin à l'Académie française

Jean-Christophe Rufin (d) présente son épée d’académicien à un autre « immortel », l’historien Pierre Nora, le 3 novembre 2009.
Jean-Christophe Rufin (d) présente son épée d’académicien à un autre « immortel », l’historien Pierre Nora, le 3 novembre 2009. AFP/Mehdi Fedouach
Texte par : RFI Suivre
6 min

Ambassadeur de France au Sénégal, Jean-Christophe Rufin vient de faire son entrée officielle à l'Académie française en présence du ministre français des Affaires étrangères. Cet écrivain diplomate, lauréat du prix Goncourt en 2001, a été élu par ses pairs en juin dernier. Né en 1952, il est le plus jeune des académiciens. 

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RFI : N’avez-vous pas l’impression de devenir une « vieille barbe »  aujourd’hui ?

Jean-Christophe Rufin : Pas du tout. Au contraire, j’ai l’impression de participer au renouvellement d’une institution qui est toujours jeune depuis 350 ans.

 RFI : Prix Goncourt, ambassadeur, académicien, est-ce que parfois vous ne vous dites pas : «J’ai eu de la chance » ?

 J-C. R. : J’ai eu beaucoup de chance et c’est une chance d’autant plus surprenante pour moi que je n’ai pas construit de plan de carrière. En fait, j’avais une carrière. J’étais médecin hospitalier et avais des rails devant moi. Quand j’ai quitté ces rails, c’était justement pour trouver une forme de liberté et aussi de risque.

L’écriture est quelque chose de personnel, de secret. J'avais l'habitude d'écrire la nuit ou d’une manière intime, si j’ose dire. Et puis, c’est devenu, au contraire, quelque chose qui m’a apporté de la reconnaissance, des prix. Tout cela est un peu providentiel. Ce n’est pas une carrière en tout cas.

 RFI : Qand vous retrouvez vos collègues ambassadeurs, ne sentez-vous pas des regards un peu ironiques pointés sur vous ?

 J-C. R. : Pas du tout, c’est une idée fausse. Les diplomates sont beaucoup plus ouverts qu’on ne le croit. Je pense qu’ils mettent un certain nombre de conditions pour vous accepter. La première, c’est que vous travaillez. Je suis très surpris de la façon dont sont lues mes dépêches, etc… Je crois vraiment être écouté et avoir acquis le respect de mes collègues.

 RFI : Mettez-vous du style dans vos télégrammes diplomatiques ?

 J-C. R. : Je fais en sorte qu’ils soient lisibles.

 RFI : Allez-vous en garder quelques uns pour vos œuvres à venir ?

J-C. R. : Non. Ces écrits ne font pas partie d’une œuvre parce qu'il s'agit de choses confidentielles. Mais, en tout cas, quand ces archives s’ouvriront, je veux être en capacité d'endosser ce que j’ai dit et la façon dont je l’ai dit. J’écris des choses que je pense sincèrement, je les écris le mieux possible. En fait, mes télégrammes sont souvent drôles. C’est aussi pour cette raison qu’ils sont lus. J’essaie d’y mettre un peu d’humour, parce qu’on n’est pas là pour embêter les autres.

 RFI : Quand vous avez vu un de vos télégrammes diplomatiques dans Le Canard enchaîné, comment avez-vous réagi ? Un télégramme pas très gentil pour Abdoulaye Wade, président du Sénégal !

 J-C. R. : Quand on écrit quelque chose, si on l’écrit sincèrement, on n’a pas forcément envie que cela se retrouve sur la place publique. D’autant plus que tout cela peut être déformé.

 RFI : Un an après votre arrivée à Dakar comme ambassadeur, Le Canard enchaîné a dit que le président Wade ne s’entendait pas avec vous et qu’il demandait votre rappel à Paris. Mais, vous êtes toujours en poste. Les relations entre le Sénégal et la France sont très passionnelles. L'ambassadeur à Dakar n’est-il pas, nécessairement, assis sur un siège éjectable ?

 J-C. R. :Si, clairement. Je suis sur un siège éjectable. Mais je ne suis pas « éjecté ». Les relations en Afrique francophone sont très complexes. Les dirigeants africains ont des liens directs avec la France par de nombreux canaux. Il peut y avoir des périodes de tensions et j’en ai connues. Donc, c’est vrai que l’ambassadeur doit rester « dans le coup », si je puis dire.

RFI : Le mauvais coup pour un ambassadeur, c’est le coup de fil direct entre Abdoulaye Wade et Nicolas Sarkozy par exemple, sans qu’il soit au courant.

  J-C. R. : C’est possible, mais je ne crois pas que les choses fonctionnent comme ça, en ce qui me concerne, parce que justement, je n’ai pas suivi la carrière diplomatique classique. Je suis sans doute plus difficile à traiter. J’ai mon propre réseau. Il peut y avoir une crise mais j’en serai informé ; ça c’est certain.

 RFI : On ne vous traite pas comme un autre ambassadeur, parce que vous êtes aussi écrivain, « Goncourt », aujourd’hui académicien, n'est-ce pas ?

 J-C. R. : Oui, je pense qu’il y a de ça. Et puis, j’existe en tant que personne dans ce pays et non pas uniquement en tant que fonction. Les gens me connaissent et dans l’équation ça compte.

RFI : N’êtes-vous pas victime du discours de Dakar, prononcé par Nicolas Sarkozy en 2007 et de cette fameuse petite phrase : « Les Africains ne sont pas assez entrés dans l’Histoire » ?

 J-C. R. : Je suis arrivé juste après et jamais personne ne m’a interpellé sur le discours de Dakar.

 RFI : Que pensez-vous de cette petite phrase ?

 J-C. R. : On ne va pas revenir sur le discours de Dakar. J'ai relayé beaucoup d’autres discours, notamment celui du Cap qui a été très important. Je crois qu’il ne faut vraiment pas s’arrêter à cette exégèse partielle d’un moment de nos relations avec l’Afrique. 

RFI : N'est-ce pas une phrase dont  le chef de l’Etat aurait pu se passer ?

 J-C. R. Il l’a prononcée. 

RFI : Vous, qui êtes un honnête homme, n'avez-vous pas quelquefois l’impression de vous salir les mains en politique ?

 J-C. R. : Je ne fais pas réellement de la politique. Mais, encore une fois, je pense que le jour où seront publiés tous les messages que j’ai envoyés – et au fond, le bilan de ce que j’ai fait – je n’aurai pas à en rougir. Et j’y pense sans arrêt.

Je sais que si un jour, j’étais amené à prendre des décisions ou à dire des choses auxquelles je ne crois pas, je ne resterai pas. J’ai la possibilité, moi, de le faire, puisque je ne dépends pas de ce métier. Donc, non, vraiment non, je ne me suis pas sali les mains.

RFI : Après avoir voté Bayrou en 2007, êtes-vous un « sarko-compatible » ?

 J-C. R. : Oui, il n’y a pas de doute possible. Une des choses qui m’intéressait chez François Bayrou, c’était l’idée justement de l’ouverture et c’est ce qui a été fait. Je suis au cœur de l’ouverture puisque je viens d’ailleurs. Je travaille avec un ministre des Affaires étrangères qui vient d’ailleurs ou avec le ministre de l’Immigration - que j’ai connu auparavant – et qui vient aussi d’ailleurs. Tout ça me convient. Je n’ai pas d’état d’âme. 

RFI : Comme on le dit en Afrique, vous êtes « une personne-ressource ». Après ambassadeur, pourriez-vous devenir ministre à l’occasion d’un remaniement ?

 J-C. R. : Je n’ai pas cette ambition. Je crois que je suis relativement à l’abri de ce genre d’événement. Mais, compte tenu de ce qui m’est arrivé jusqu’à présent, tout est possible. Je ne peux jurer de rien parce que j’aurais l’air ridicule. Mais, en tout cas, ça ne fait pas du tout partie de mes plans.

 RFI : Ministre, c’est éphémère, académicien c’est immortel ?

 J-C. R. : Ce n’est pas immortel. Justement, j’ai commencé mon discours en disant que je ne croyais pas à l’immortalité, mais je crois à l’éternelle jeunesse, c'est-à-dire au renouvellement. Je pense que l’éternelle jeunesse de cette compagnie, c’est vraiment ce renouvellement permanent.

Un entretien réalisé par Christophe Boisbouvier

 

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