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Littérature

Lieve Joris : « La lune avait un problème »

Lieve Joris
Lieve Joris Marc Melki
Texte par : RFI Suivre
6 mn

Les éditions Actes Sud viennent de publier le quatrième volume des récits de voyages de Lieve Joris au Congo. A mi-chemin entre document sociologique et récit journalistique, Les Hauts plateaux raconte la plongée de la journaliste-voyageuse belge dans le Congo des collines vertes, aux abords du Lac Tanganyika, où cohabitent, pas toujours en bonne entente, les Banyamulenge, les Bembe, les Fulero, les Nyindu et les Shi. Le livre a obtenu le prix Nicolas Bouvier 2009.

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Ce qui frappe d’emblée dans les récits de voyage que nous propose, depuis bientôt deux décennies, la Belge d’origine néerlandaise Lieve Joris, c’est sa narration sans exotisme aucun. Ayant fait la sienne la phrase mémorable de Terence, poète latin du 1er siècle, « Rien de ce qui touche à l’humanité ne m’est étranger », cette grande voyageuse devant l’éternel traverse les civilisations, sans jamais se laisser emporter par le sentiment d’irréductible distance face au spectacle de l’altérité. La différence est construite par l’économie, le social ou le politique, telle semble être la philosophie qui guide les pas de cette quinquagénaire à travers les routes du Moyen et Proche-Orient, de l’Afrique et de l’Europe orientale. Depuis sa première immersion dans le Bas-Congo dans les années 1980, elle parcourt inlassablement les routes du monde, sur les traces d’un oncle qui fut missionnaire en Afrique.

« Combien d’enfants avez-vous ? »

Dernier (et quatrième) volume de la série que consacre Lieve Joris à ses voyages à travers le Congo oriental, Les Hauts Plateaux relatent la vie dans cette région relativement inhospitalière, des collines et des bois, « une région sans routes ni électricité, où la population était si réfractaire à la bureaucratie, écrit l’auteur, que mes ancêtres belges n’avaient pas réussi à les soumettre ». Les choses ont peu évolué depuis, découvre Joris pendant les sept semaines de marche qui la conduisent de village en village, de Minembwe à Uvira, au bord du Lac Tanganyika, à quelques encablures de la frontière rwandaise. 

C’est une marche exténuante. Chaque étape dure trois à quatre jours et nécessite un minimum d’organisation logistique (guide, interprète, porteur). Mais elle est riche en découvertes et en contacts humains. Souvent l’auteur est la première blanche jamais vue dans les parages : enfants et adultes la toisent avec curiosité et la mitraillent de questions. « Combien d’enfants avez-vous ? », c’est souvent la première question qu’on lui pose. Explication du guide : « Ici, une femme sans enfants n’a pas le droit à la parole (...) Les gens pensent : Que pourrait-elle nous apprendre si elle n’a même pas de progéniture ? Pourquoi lui confierions-nous quelque chose ? Elle racontera sûrement des mensonges. Ses paroles n’ont pas de valeur, elles sont condamnées à disparaître ».

Or il se trouve que Joris n’a pas d’enfants. Qu’à cela ne tienne ! Elle s’invente une progéniture pour être prise au sérieux par ses interlocuteurs. Fidèle à sa ligne, Joris ne juge pas, n’impose pas ses valeurs et sa vision. Elle glisse dans le moule pour mieux comprendre le fonctionnement de la société qu’elle explore. Il lui arrive parfois de dire sa colère face aux débordements de la religion et aux discriminations dont sont victimes les ethnies minoritaires, sa compassion face à la misère profonde et désespérante qui règne dans ces campagnes.

Gagner quelques sous en portant ses bagages
 

Actes Sud/ Aventure

L’une des scènes les plus émouvantes du récit, c’est celle que consacre Joris à la mamie de plus de soixante ans qui se présente un matin à sa porte avec sa petite-fille de dix ans, dans l’espoir de gagner quelques sous en portant ses bagages. La vieille dame a le dos courbé et sa petite fille fait plus jeune que son âge. La journaliste a des scrupules pour confier à ce duo invraisemblable sa valise et son sac à dos, lourds, mais finit par accepter car celles-ci ont besoin de travailler pour survivre. Elle ne se laisse pas attendrir, mais note combien la pauvreté ronge ici le cœur même de la vie. Dans ces contrées privées de tout et surtout d’avenir, l’indigence pousse ces hommes et femmes dans les bras des premiers prédicateurs venus les enrôler dans leurs sectes, moyennant assurance de la Terre promise.

Dans les villages où Joris fait escale, les gens ne comprennent pas que l’Européenne ne participe pas à leurs veillées, qu’en Europe les gens ne vont plus à l’église même le dimanche. « Que faites-vous alors le dimanche ? Dieu a dit qu’on doit prier chaque dimanche, sinon on est un païen ». Cette religiosité débordante rappelle à l’auteur le récit que son père lui racontait autrefois sur « les rédemptoristes flamands qui allaient de village en village faire des sermons sur l’enfer. Par des froides soirées d’hiver, les gens se rendaient massivement à l’église et s’y laissaient flanquer la trouille ».

Un récit des choses vues sans emphases ni fioritures

Ainsi va la narration de Lieve Joris, récit des choses vues sans emphase ni fioritures, entrecoupé de souvenirs de la propre vie de l’auteur en Belgique. Celle-ci se souvient des conflits qui l’ont opposée à sa mère toute sa vie, de l’oncle missionnaire qui lui a donné envie de mieux connaître le Congo. Joris rend compte de la pauvreté des petites gens qui l’accueillent, de leur solidarité face aux exactions des puissants comme des rebelles, et de leur simplicité.

Dans un des passages exemplaires de la tonalité générale du livre où l’empathie se mêle à l’ironie, on voit le directeur d’école de village de Kagogo – dernière étape de l’expédition – foncer dans la chambre de la journaliste pour lui annoncer que « la lune avait un problème » car « elle n’était plus jaune, mais orange – elle n’avait pas l’air bien du tout ! ». Une proclamation qui résume, aux yeux de Joris, la situation des hauts plateaux, périclitant loin des savoirs et de la modernité. Personne, ni même le directeur de l’école, n’y avait jamais entendu parler de l’astronomie ! Encore moins de l’éclipse, annoncée pourtant la veille par... RFI !

 

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