Théâtre

« Les affaires sont les affaires » : Mirbeau de notre temps

Brigitte Enguérand

Le romancier et pamphlétaire français est à l’affiche du Théâtre du Vieux-Colombier avec sa pièce Les Affaires sont les affaires. La découverte d’un texte d’une actualité inouïe, desservi hélas par une mise en scène par trop figée et ampoulée. Pour Octave Mirbeau néanmoins, une belle affaire !

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D’Octave Mirbeau (1848-1917), l’on connait généralement son Journal d’une femme de chambre (1900), rendu célèbre grâce au film éponyme de l’Espagnol Bunuel. Pourtant, celui qui fut l’un des plus ardents défenseurs du capitaine Dreyfus dans l’affaire du même nom et l’un des journalistes polémistes les mieux rémunérés de son époque, ne s’est pas illustré que dans les colonnes des journaux de tous les bords politiques, d’ailleurs. Proche des milieux avant-gardistes, il fut aussi, sur le tard, un dramaturge très en vue. Sa première pièce - à forte connotation sociale -, Les Mauvais Bergers, est jouée au Théâtre de la Renaissance en 1897. Sur scène, on reconnait Sarah Bernhardt et Lucien Guitry, rien moins. 

Suivra une série de pièces plus proches du vaudeville que de la satire, jusqu’à l’écriture de ce qu’il considérait lui-même comme son grand projet dramatique, Les Affaires sont les affaires (1903), comédie de mœurs au vitriol inspirée de sa brève expérience à la fin du XIXe siècle dans les milieux financiers et du Krach de l’Union générale qui le laissa d’ailleurs lourdement endetté. Ce n’est pas sans mal qu’elle sera donnée à la Comédie-Française, au terme d’une violente bataille avec le comité de lecture qui n’en voulait pas… et qui se verra démis de ses attributions. L’auteur a gagné, le triomphe est au rendez-vous : Les Affaires sont les affaires sera traduit dans toutes les langues ou presque, joué sur toutes les scènes du monde, et fait depuis un siècle l’objet de reprises régulières avec toujours le même succès.  

Et l’on comprend, tant le sujet n’a pas pris une ride. De quoi s’agit-il ? De l’argent-roi qui, de la « Belle époque » à « L’époque Bling Bling » véhicule finalement toujours les mêmes travers, la même amoralité, la même obscénité. Personnage principal de cette pièce en trois actes, Isidore Lechat, un nom (de prédateur) prédestiné pour cet affairiste redoutable et peu recommandable à cette nuance près que son cynisme se pare d’une lucidité et d’une intuition qui l’exonéreraient presque eu égard aux deux chacals minables venus lui rendre visite pour lui solliciter une aide mais qui sont prêts à le saigner quand le malheur vient à le frapper. C’est la loi du plus fort qu’il ne suffit pas d’abriter dans de somptueuses demeures ou de parer des plus beaux costumes pour la rendre « civilisée ».
 

Octave Mirbeau était un pamphlétaire normand redouté.
Octave Mirbeau était un pamphlétaire normand redouté. Bibliothèque nationale

Hors-la-loi, ils le sont tous et si leurs tableaux de chasse ne comportent que des noms d’oiseaux ou de grands fauves, ce n’est pas faute d’avoir pensé sinon à tuer leur adversaire, du moins à l’engloutir. Instinct de survie qui même face à la mort (du fils de Lechat) ne connait (presque) pas la trêve car, le dit si bien le titre de la pièce, les affaires sont les affaires… Et the show must go on… 

Construite sur le principe de la sainte trilogie (unités de lieu, de temps et d’action), Les Affaires sont les affaires emprunte son « ossature » à Molière. Au père omnipotent et tyrannique, l’auteur oppose en effet le fils, figure faible et ratée auquel le paternel passe tout, et surtout la fille, émancipée et révoltée qui, plutôt que de demeurer « dans un monde où on ne parle que de rouler les gens, de les tromper », va choisir la liberté en la personne d’un simple employé de son entrepreneur de père qu'elle préfère au riche héritier que celui-ci s’est mis en tête de lui faire épouser. « Monsieur Garaud est trop pauvre, il a trop de scrupules », commente la mère de Germaine en apprenant les desseins de sa fille, cette déclassée résolue à renoncer au luxe familial pour un anticlérical, qui plus est. Tandis que l’heureux élu, ingénieur de formation, entonne de son côté un de ces refrains étrangement familiers, « de l’énergie, de l’intelligence, j’en ai, mais pas de travail ». Comme pour justifier d'être encore là. 

Ce qui surprend à l’écoute de cette pièce, c’est la pertinence du propos. Pas une réplique qui n’entre en résonance avec la situation actuelle, qu’il s’agisse de la profonde immoralité des hommes d’affaires, jamais rassasiés, et qui ne connaissent pas le sentiment, ou du mirage de l’argent. Si Marc Paquien a fait le choix pour cette nouvelle mise en scène d’évacuer les accents comiques pour renforcer l’aspect essentiellement dramatique de la pièce, il a surtout réussi à la plomber. A l’exception de Lechat père, tous ressemblent à des zombies dont le mécanisme, à force de rigidité, aurait fini par s’enrayer, se rouiller. Expression ultime d'une aliénation arrivée à son stade finale ? 

Cette gravité mortifère donne à l’ensemble (alourdi de surcroît par un décor écrasant et assez laid) une solennité qui surligne par trop la puissance du propos et son mordant sans borne qui n'a nul besoin d 'artifices pour atteindre sa cîble. Quoi qu'il en soit cette liberté de ton, comparativement, fait paraitre nos jours et nos chroniqueurs bien fades et consensuels. Qu’il faille un texte de plus d’un siècle pour dire les crimes du capital, voilà qui n’aurait pas déplu à Mirbeau, ce « justicier qui a donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde », comme l’avait qualifié Emile Zola qui, dans ce domaine, en connaissait un rayon.

 

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