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Cinéma & Inédit

« Lettre à la prison » : enfin arrivée à bon port

Tahar Aïbi
Tahar Aïbi Film flamme
Texte par : Elisabeth Bouvet
4 mn

Sortie sur les écrans français d’un film inachevé et oublié de Marc Scialom, Lettre à la Prison tourné à la fin des années 1960 entre Tunis et Marseille. A 73 ans, et grâce à la persévérance de sa fille qui a fait restaurer ce documentaire fictionnel, Marc Scialom voit sa carrière de cinéaste, abandonnée il y a trente ans, relancée. C’était en juillet 2008, le prix spécial du jury au Festival international du documentaire de Marseille, dans la foulée, un nouveau projet de film et aujourd'hui la sortie nationale de Lettre à la prison.

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Fiction ou documentaire. On le sait, et les débats ne manquent pas de le rappeler de manière récurrente, la frontière entre ces deux genres n’est plus guère étanche. La notion de « frontière » veut-elle-même encore dire quelque chose en ces temps de porosité extrême ? Quoi qu’il en soit, Marc Scialom n’a pas attendu les années 2 000 pour enfreindre la loi des étiquettes, et franchir allègrement la ligne de démarcation qui fut longtemps la règle. De même que le héros de Lettre à la Prison passe d’une rive méditerranéenne à l’autre, de même le film slalome entre les signes, entre les styles.

Un choix conduit par le sujet même du film. Guidé par la voix off d’un jeune immigré tunisien lisant une lettre adressée à son frère emprisonné pour avoir commis un meurtre, le réalisateur suit les pas de ce jeune homme tout juste débarqué à Marseille, dans une ville qu’il ne connait pas, et découvrant une société qui le déconcerte, entre errance et songe, entre fantasmes et scènes de la vie ordinaire, entre rencontres amicales et confrontations suspicieuses. Lettre à la prison mêle deux univers, celui intime de ce nouvel arrivant passablement déboussolé et qui essaye de comprendre ce qui a pu arriver à son frère (« J’ai peur de venir voir mon frère », répète-t-il à l’envi), et celui grouillant, indifférent des gens qu’il croise, observe, dans leur quotidienneté. 

Comprendre le geste de son (présumé) assassin de frère, c’est commencer à douter de son innocence (terrible épreuve), c’est se demander « comment petit à petit il est devenu un autre », à la faveur de ce voyage vers ce pays, la France, où il est placardé sur les murs qu’« un bon ouvrier trouve toujours du travail ». Le cargo sur lequel le héros est arrivé ne s’appelle-t-il pas Avenir ? Un voyage qui a un prix, cependant : « Ici, on perd toutes les coutumes ; Il n’y a pas beaucoup d’Arabes. Mon frère Ahmed est-il devenu français ? », s’interroge, anxieux, le récitant au gré de ses pérégrinations qui, les unes à la suite des autres, finissent par esquisser le portrait des « petites gens » de Marseille à la fin des années 1960.
 

Film Flamme

Derrière ces tourments, on entend les propres interrogations de l’auteur, lui-même émigré (juif) qui a choisi la route de l’exil après l’indépendance de son pays natal, la Tunisie. C’est en cela du reste que ce film sauvé in extremis de la poubelle s’apparente à un document rarissime : il témoigne d’un temps pris sur le vif, sans afféterie, et participe de cette mémoire qui échappe, dans ce cadre-là, aux discours lénifiants. Part éminemment vivante et précieuse de notre histoire qui, à la lueur du débat sur l’identité nationale qui agite actuellement la République, prend un relief que l’on dira incroyablement approprié, voire opportun. Surtout quand on connait l’épilogue (programmé) de Lettre à la prison d’une vérité qui ne s’est hélas jamais démentie. Et qui s’accompagne, paradoxalement, de la perte de l’innocence. C’était donc il y a quarante ans. 

Jugé « pas assez politique » au moment de sa confection, le film n’a pas pu être terminé faute de soutien. Même le réalisateur Chris Marker, peu connu pour son orthodoxie, et qui avait prêté à Marc Scialom le matériel de tournage, l’abandonne à son sort quand les financiers refusent de s’engager. A défaut de finir son film, celui-ci décide de mettre un terme à sa carrière naissante que Jean Rouch avait pourtant encouragée. Durant toute sa vie, il s’est voué à l’enseignement de l’italien à Marseille, ville qu’il n’a jamais quittée et qu’il s’est remis à investir de son œil de cinéaste à la faveur de cette (re)découverte un peu altérée (quarante ans à sommeiller dans des bobines, forcément cela détériore un peu la qualité du film), un peu blanchie, mais d’un sombre présage demeuré, lui, inaltérable.

 

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