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Littérature & Entretien & Brink

André Brink : « Je resterai tant que je pourrai » en Afrique du Sud

André Brink.
André Brink. Seamus Kearney/Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0

A 74 ans, André Brink est un monstre sacré de la littérature mondiale. Le romancier sud-africain était récemment de passage à Paris pour le lancement de son nouveau livre, Mes Bifurcations (Actes sud), qui sera en librairie le 13 janvier 2010. Cette fois, il s’agit non pas d’un roman mais d’un volume de ses mémoires racontant son enfance, sa famille, ses combats, ses amitiés et ses amours, sur fond d’apartheid et de découverte de la littérature. Brink revient aussi sur la nouvelle société sud-africaine née des décombres du passé. Une Afrique du Sud qui n’est pas dénuée de contradictions et d’injustices.

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 Tirthankar Chanda : Le titre de vos mémoires, Mes bifurcations, n’a-t-il pas quelque chose d’incongru ? 

André Brink : En rédigeant ces mémoires, je me suis rendu compte que ma vie avait été une somme de choix. A chaque instant, j’ai dû choisir d’emprunter telle ou telle voie et d’en écarter d’autres qui se présentaient à moi. J’ai également pris conscience que ce que je choisissais ne signifiait pas nécessairement l’exclusion de ce que je n’avais pas choisi. Si les choix que j’ai été amené à faire dans ma longue vie me déterminent, les options que j’ai écartées me définissent tout autant.

T. C : C’est-à-dire dire ?

André Brink : Par exemple, en tant que Sud-Africain blanc, j’aurais pu choisir d’être complice de l’apartheid, comme l’ont été beaucoup de mes concitoyens et de mes proches. Cela n’a pas été mon choix, mais ceux qui ont fait ce choix peuplent mon imagination et mon œuvre littéraire. Autre exemple, en 1968, je suis venu en France avec une bourse, et l’intention de m’installer dans ce pays. J’en suis reparti, mais je n’ai jamais vraiment quitté la France. Paris, la Provence, la pensée française continuent de me nourrir. Cette dualité inscrite dans le fonctionnement même de la vie m’intrigue et me fascine. C’est pourquoi j’ai appelé ce livre Mes bifurcations.

T. C : Ce que vous appelez dualité, c’est en fait une forme de dilemme. Comme celui auquel vous êtes confronté aujourd’hui : continuer à vivre en Afrique du Sud ou partir, comme votre collègue Coetzee. Quand allez-vous quitter l’Afrique du Sud, André Brink ?

André Brink : Jamais. Enfin, on ne peut jamais dire « jamais » car je ne sais pas comment la situation va évoluer dans mon pays, en proie à tant de violences matérielles et morales. Il est vrai que suite à la mort de mon neveu, abattu par des cambrioleurs l’année dernière, j’ai un moment envisagé de partir. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. A l’époque de l’apartheid, j’ai eu à plusieurs reprises l’envie de tout balancer et de prendre le chemin de l’exil. Mais, à chaque fois, j’ai résisté car j’ai toujours eu conscience de ce que je dois à cette terre africaine qui m’a vu naître et grandir. Je suis ce que je suis à cause de ce que mon pays l’Afrique du Sud m’a si généreusement donné. C’est pourquoi je désire avec une intensité farouche rester dans ce pays aussi longtemps qu’il me sera possible d’y vivre normalement. Je resterai tant que je pourrai.

T. C : Où en est l’enquête sur les meurtriers de votre neveu ?

André Brink : L’enquête avait bien commencé. Des suspects avaient même été arrêtés. Puis... rien. Entre-temps, la police a perdu le dossier, comme cela arrive souvent en Afrique du Sud. Elle a été obligée de libérer les suspects, faute de preuves tangibles.

T. C : Vous attribuez ce dysfonctionnement à l’incompétence de la justice ou à la corruption ?

André Brink : Surtout à la corruption qui est en train de gangrener toute la vie en Afrique du Sud. Il semblerait que le nouveau gouvernement veut prendre le taureau par les cornes. Il a nommé de nouveaux commissaires de police à travers le pays. Je crains que ce ne soit que des gesticulations pour apaiser les étrangers à l’approche de la Coupe du monde de football, l’an prochain. Il faut plus que nommer de nouveaux commissaires de police pour faire face à l’ampleur du problème qui ronge les administrations sud-africaines.

T. C : Depuis avril, un nouveau président dirige le pays. Jacob Zuma avait suscité beaucoup de polémiques pendant la campagne électorale. A-t-il déjà changé à l’épreuve du pouvoir ?

André Brink : Je ne crois pas que l’homme ait profondément changé, mais il fait preuve d’une certaine flexibilité dans la gestion des problèmes. Surtout, contrairement à son prédécesseur, Thabo Mbeki, qui a affiché une attitude hautaine vis-à-vis de ses administrés, Zuma s’est révélé être un homme plus proche des gens ordinaires, à l’écoute de leurs problèmes. Il y a deux mois, il a fait installer sur sa ligne privée un téléphone sur lequel n’importe qui peut l’appeler pour évoquer ses inquiétudes. Bien sûr, c’est rarement Zuma qui répond, mais il semble que le président rappelle en personne les demandeurs et essaie de trouver des solutions à leurs difficultés. Ce n’est pas qu’un gimmick de politicard !

T. C : Vous êtes surpris !

André Brink : Agréablement, il faut dire. D’autant que pendant l’élection, le comportement du candidat Zuma, ses propos incendiaires à l’égard de telle ou telle communauté, m’avaient inspiré la plus grande méfiance. Aujourd’hui, je suis prêt à lui accorder le bénéfice du doute. Je songe même à demander un rendez-vous avec lui pour sonder ses véritables intentions.

T. C : Zuma a beaucoup irrité pendant la campagne électorale en affirmant que les Afrikaners étaient une véritable tribu africaine. N’y a-t-il pas quand-même quelque chose de vrai dans cette affirmation ?

André Brink : Jacob Zuma est d’origine zouloue. Les Zoulous et les Afrikaners ont des parcours semblables. Ils ont en partage leur passé nomade et pastoral. Ils entretiennent tous deux des relations très intenses avec la terre africaine. Ils ont aussi en commun une histoire de résistance à l’oppression politique et sociale. La période coloniale puis celle de l’apartheid, qui était le fait des Afrikaners, n’ont pas été particulièrement propices au rapprochement des deux peuples. La fin de l’apartheid a été vécue par les deux communautés comme une opportunité pour mieux se connaître. C’est le sous-texte de l’affirmation de Zuma.

T. C : Pour autant, ce n’est pas vraiment la lune de miel entre blancs et noirs en Afrique du Sud, comme l’a montré l’incident dans un campus universitaire début 2008.

André Brink : Vous faites sans doute référence à cet incident scabreux pendant lequel des étudiants blancs ont contraint des agents de nettoyage noirs à manger de la nourriture pour chiens sur laquelle des étudiants avaient uriné. Cette affaire a scandalisé toute l’Afrique du Sud et montré combien le racisme restait profondément ancré dans nos mentalités. Force est de constater qu’il y a un véritable gouffre entre blancs et noirs, vingt ans après la fin de l’apartheid, et qu’il faudra sans doute plusieurs générations pour combler ce fossé. La cohabitation des races demeure extrêmement difficile.

T. C : La société arc-en-ciel ne serait-elle qu’un mythe ?

André Brink : La société arc-en-ciel n’est pas un mythe, mais elle n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Il y aura sans doute d’autres scandales, des conflits, des explosions, avant que blancs et noirs apprennent à vivre côte à côte sans heurts. Dans ce domaine aussi, je crois que nous allons dans la bonne direction, mais la situation évolue beaucoup trop lentement pour quelqu’un d’aussi impatient que moi.

 

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