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Cinéma

Conversation avec Eva Sørhaug

Eva Sørhaug, réalisatrice de « Pause déjeuner (Lønsj)».
Eva Sørhaug, réalisatrice de « Pause déjeuner (Lønsj)». Cinenordica

Eva Sørhaug est la réalisatrice de Pause-déjeuner, le second film qui défendra les couleurs norvégiennes à Paris, du 16 au 20 décembre. Née en 1971 à Oslo, elle a signé de nombreux courts-métrages. Pause-déjeuner, qui correspond au nom d'un restaurant dans le film, est son premier long-métrage. Entretien réalisé début octobre. 

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Maud Forsgren: Dans Pause-déjeuner, ce qui m’a frappé c’est la beauté de certaines images. 

Eva Sørhaug : C’est voulu de ma part. Je voulais créer un univers harmonieux, beau, dans lequel se passent des choses plutôt moches. Je voulais mettre à l’aise le spectateur, qu’il se sente bien, jusqu’à ce que le malaise s’installe… mais il est alors trop tard pour s’échapper, pour quitter cet univers, on est pris au piège.

M.F : A-t-il été facile de trouver les lieux de tournage ?

E.S Pas du tout, cela nous a pris beaucoup de temps : parcourir Oslo de long en large, regarder par les fenêtres, sonner aux portes, il a fallu de la patience et de l’énergie.

M.F : Vous avez écrit le scénario ?

E.S : Non, c’est plutôt Per Schreiner. Disons que Per a construit la charpente, l’ossature et que j’ai ensuite étoffé, voire transformé les personnages. Par exemple le personnage de Leni, une jeune femme de trente ans à l’écran était à l’origine un homme, un sexagénaire. Un autre exemple : Christer dans le scénario initial n’était pas homosexuel. Je trouve passionnants les gens dont on dit qu’ils sont différents ; on n’a pas besoin à chaque fois de faire un problème de cette différence. Pareil pour Heidi dont Per avait fait une infirmière, mais je ne voulais pas d’un personnage secourable, dévoué jusqu’à l’abnégation, selon les clichés traditionnels. Heidi est donc devenue une belle jeune femme qui a travaillé dans des bars et aime les sacs Gucci. Mais c’est Per Schreiner qui a choisi les noms des personnages.

M.F : Vous êtes satisfaite de votre film ?

E.S : Plutôt, oui. Tout dépend bien sûr des intentions, des buts que l’on se fixe quand le film n’est encore qu’un projet. C’est mon premier long métrage et je suis contente de ne pas avoir été obligée de faire des compromis. Au départ c’était un projet hasardeux, j’en avais conscience, mais j’ai décidé de tenir bon, de ne pas me laisser influencer par les uns et les autres, d’assumer pleinement cette lourde responsabilité et d’assurer à 100%. J’ai pensé : si ça ne marche pas, c’est moi qu’on mettra au pilori, mais au moins je saurai ce dont je suis capable, et je survivrai. Rester sur la touche, dans l’expectative, ou bien m’excuser pour des défauts, des carences, cela ne me ressemble pas. Oui, je suis vraiment satisfaite de mon film. J’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des comédiens merveilleux, un chef opérateur fantastique, des techniciens expérimentés. En fin de compte la seule débutante, c’est moi. Naturellement on trouve toujours après coup, quand le film est sorti, des petites choses qu’on aimerait faire différemment, c’est inévitable, mais je préfère maintenant penser aux projets futurs.

M.F : Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs ?

E.S :  Ils ont des caractères très différents, j’ai donc dû m’adapter. J’ai commencé par dire à chacun d’entre eux que le personnage qui lui était confié lui appartenait, qu’il devait, par exemple, être capable de me dire ce que ce personnage mangeait d’habitude le dimanche. Quand les réponses proposées par les acteurs me semblaient insuffisantes ou déplacées parce qu’elles n’avaient rien à voir avec l’univers que je voulais créer, on arrivait néanmoins, ensemble, grâce au dialogue, à se mettre d’accord sur une biographie, une biographie psychologique s’entend, à faire création commune. Je dois dire que parfois il m’a fallu pousser un peu les acteurs.

M.F : Les pousser…

E.S : Les inciter à aller de l’avant, encore plus loin, car le film en fin de compte repose sur leurs épaules. La plupart sont des comédiens fort connus dont le talent n’est plus à prouver, mais il fallait qu’ils soient encore meilleurs. On n’a pratiquement pas répété avant le tournage, mais beaucoup parlé, des personnages bien sûr et de leur comportement. Aksel Hennie qui joue le rôle de Christer a eu un peu de mal au début à accepter que ce personnage soit aussi peu sympathique ; il lui trouvait des réactions peu vraisemblables. Mais je pense qu’on peut avoir un comportement inattendu et être pourtant tellement humain. Je tenais à ce que mes acteurs trouvent des aspects attachants à leurs personnages, qu’ils les aiment, qu’ils aient envie de les inviter à dîner.

M.F : On peut s’identifier à eux ?

E.S : Je pense qu’on peut se reconnaître dans la plupart des personnages, du moins partiellement. Aksel s’est mis à aimer Christer quand il s’est aperçu que ce personnage se comportait un peu comme une adolescente de seize ans, un brin pimbêche. Je pense, j’espère que l’on aura un petit sentiment pour Christer, qu’on aura envie de l’aider. Tous les êtres humains sont à la fois sympathiques et antipathiques. Certains traits de caractère sont plus visibles que d’autres. Per Schreiner et moi avons fait le choix de mettre en évidence des aspects bien particuliers, apparents dans des circonstances particulières. Nous sommes tous des paradoxes ambulants, nous sommes pleins de contradictions, cela nous rend attachants.  
 

Ane Dahl Torp (Léni)
Ane Dahl Torp (Léni) Spillefilmkompaniet

 
M.F : Dans votre film vous faites usage d’intertitres, de textes filmés, de cartons comme dans les films muets.

E.S : C’est un choix artistique que j’ai fait assez vite. A mon sens, le film l’exigeait. C’est un peu la ponctuation du film. Ces intertitres permettent aux spectateurs de respirer, de s’octroyer une petite pause, de passer d’un personnage à l’autre sans accorder trop d’importance à un destin particulier. Tel personnage est giflé, il manque une petite somme d’argent à tel autre pour payer son loyer, chacun a ses problèmes. Ne me faites pas dire que tous les problèmes sont d’égale gravité, mais il faut parfois savoir relativiser. Quelquefois ces intertitres sont comme des sourires, des clins d’œil, des touches humoristiques. On a le droit de rire quand on regarde mon film, vous savez. Mettre des intertitres pour moi c’est comme prendre le spectateur par la main pour le rassurer, l’aider à aller jusqu’au bout du film. J’essaie de le mettre à l’aise, il n’a pas besoin d’avoir peur.
 

M.F : Y aura-t-il une suite à cette histoire, une deuxième Pause-déjeuner ? 

E.S :  Non, je ne crois pas. Maintenant j’ai envie de faire un film différent, au rythme plus rapide. Pause-déjeuner un film conceptuel qui m’a demandé beaucoup d’attention, de vigilance pour que les différents éléments s’accordent du mieux possible. Maintenant j’envisage plus de légèreté, moins de gravité. Je pense davantage à Shallow grave de Danny Boyle ou à Fargo des frères Coen. 

M.F : Vous vous êtes laissée inspirer par d’autres réalisateurs ?

E.S : Pour Pause-déjeuner oui, Todd Solondz. Je pense surtout à son film Happiness. Et puis Michael Haneke.

M.F : Votre film a participé à plusieurs festivals.

E.S : Oui, le Festival de Venise où il a ouvert la Semaine de la Critique, puis le Festival de Toronto dans le cadre du Discovery Programme, et maintenant on ne compte pas moins d’une trentaine de participations à différents festivals avec cinq récompenses et deux ou trois mentions spéciales. Oui, oui, le film se porte bien, mais je n’aime pas trop parler de son, de ses succès, j’ai l’impression d’être très vantarde. Je suis quand même contente que dans les festivals on apprécie que mon film pousse, essaie de pousser un peu plus loin les limites, et soit la preuve qu’il ne faut pas grand-chose pour raconter beaucoup. C’est vrai qu’il est souvent direct, sans fioritures. Ça me fait plaisir de savoir que beaucoup de gens en Norvège se sont déplacés pour aller le voir. Cela prouve qu’un film dont on dit au départ qu’il est réservé aux initiés, pas vraiment grand public, peut avoir du succès, c’est encourageant.

M.F : Pause-déjeuner a aussi été récompensé en France.

E.S : C’est exact. Il a obtenu le Grand Prix du Jury au Festival du Cinéma Nordique à Rouen il y a quelques mois, et j’en suis très fière. Une grande et belle surprise pour moi. Il était en compétition avec un film du Danois Ole Christian Madsen, dont le titre original est Flammen & Citronen et avec le film Instants éternels du réalisateur suédois Jan Troell. Drôle de coïncidence : je me souviens que j’étais à Oslo avec ma mère au moment de la proclamation des résultats, en train justement de regarder à la télé un documentaire sur Jan Troell quand j’ai appris que j’avais gagné. Une grande joie ! Dommage que je n’aie pas pu me rendre à Rouen, mais j’avais tellement voyagé au cours des semaines qui avaient précédé cet événément : le Mexique, l’Estonie, et bien d’autres pays que j’ai visités pour la promotion du film, tous ces déplacements ce n’est pas facile à concilier avec une vie de famille. Mais j’ai bien l’intention de me rendre à Paris prochainement à l’occasion du Festival CinéNordica, pour présenter mon film certes, mais aussi pour profiter de toutes les belles et bonnes choses que l’on trouve en France.

M.F : Vous considérez-vous comme typiquement norvégienne ?

E.S : C’est difficile à dire. Mes études cinématographiques, je les ai faites Aux Etats-Unis, à San Francisco. Dans ma façon d’être je crois être plus directe que la plupart des Norvégiens : je n’ai pas peur de dire ce que je pense. Le politiquement correct et moi, ça fait deux. Ce trait de caractère, je crois qu’on le retrouve dans Pause-déjeuner. Je suis une Norvégienne qui a passé plusieurs années à l’étranger, et je pense que c’est apparent dans mon comportement.
 

 

 

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