Anniversaire des indépendances africaines

Les premiers pas de l'écologie politique

(CC)
Texte par : Marie-Laure Josselin
11 mn

Pour la première fois, à Copenhague, les États africains ont fait front commun lors des négociations sur le réchauffement climatique. Déforestation, érosion côtière, pollution … le continent n’est pas épargné par les dégâts des activités humaines. Sentinelles de l’environnement, les Verts africains se sont mis timidement en marche vers les années 90. Aujourd’hui, ils peinent encore à s’imposer face aux puissants partis traditionnels.

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Vingt ans après, l’écologie est enfin une réalité. Certes, il reste beaucoup à faire au niveau régional et continental mais les espoirs sont permis car aujourd’hui la relève semble assurée

Ram Ouedraogo, Rassemblement des écologistes du Burkina Faso

Surgis à la faveur du multipartisme, les partis écologistes ont fleuri dans les années 90. Toutefois, la prise de conscience de la nécessité de préserver l'environnement avait  pénétré la vie associative bien avant.

 
En 1972 est fondé à Dakar,  Enda Tiers-Monde. Son objectif est inscrit dans son nom : ENvironnement et Développement. L'organisation s'appuie sur des initiatives populaires et des groupes de base dans 14 pays d'Afrique mais aussi dans d'autres régions du globe.

Dès 1977, Wangari Maathai -première femme africaine à avoir reçu le prix Nobel de la paix en 2004- fonde le mouvement Ceinture verte (Greenbelt) au Kenya et fait planter plus de 10 millions d’arbres en Afrique pour lutter contre l’érosion des sols et fournir du bois à l’usage des populations locales.

Roy Sesana, en 2004 à Londres, devant une boutique de la De Beers qui exploite les diamants sur les terres ancestrales des Bushmen du Botswana.
Roy Sesana, en 2004 à Londres, devant une boutique de la De Beers qui exploite les diamants sur les terres ancestrales des Bushmen du Botswana. © Survival

En Afrique australe, associations et organisations non gouvernementales  militent rapidement pour la défense de l’environnement et le droit aux terres ancestrales à l’image de Roy Sesana au Botswana. Ce bushman du groupe gana originaire de la réserve naturelle du Kalahari central co-fonde en 1992, avec John Hardbattle, une organisation afin de protéger les droits des bushmen, peuple de chasseurs-cueilleurs : First People of the Kalahari (FPK). À cette époque, le gouvernement botswanais expulse les bushmen de leurs terres pour créer des réserves destinées au tourisme et extraire le diamant contenu dans le sous-sol.
En 2005, Roy Sesana est arrêté puis relâché au bout de quelques jours. Son travail est récompensé par le Right Livelihood Award, plus connu sous le nom de “prix Nobel alternatif”, pour la détermination des bushmen à «résister à l’expulsion de leurs terres ancestrales et à maintenir leur mode de vie traditionnel». Un jugement est intervenu en 2007 en faveur des bushmen mais à la date d'aujourd'hui, la population n'a toujours pas pu revenir dans la réserve du Kalahari (Rapport des Nations unies).

La mutation politique
 

Abidjan
Alexandrie
Conakry
Cotonou
Dakar
Lagos
Luanda
Monrovia
Port-Saïd

     (UN-Habitat)

 

Les premiers partis verts africains font de timides avancées à la fin des années 80 au Gabon, en Angola et au Zaïre. Puis, en 1991, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, à l'île Maurice, au Niger, au Mali, et au Burkina Faso. Un an plus tard, on en trouve au Sénégal, en Guinée et au Maroc.

Dans leurs rangs, on trouve des hommes politiques ayant une sensibilité écologique mais aussi des activistes qui, fatigués de l’immobilisme, se lancent dans la politique et découvrent au passage la prison comme Wangari Maathai. Si en 1997, sa candidature à la présidentielle kenyane a été retirée par son propre parti, elle n’a pas baissé les bras et a été élue au Parlement en 2002 avant d’être nommée ministre adjoint à l’environnement en 2003. Elle quittera le gouvernement deux ans plus tard en désaccord sur le texte de la nouvelle Constitution.

 
«On s’est rendu compte que les politiques qui dirigeaient le ministère de l’environnement n’avaient pas de prise de conscience écologique, or c’est toujours le politique qui décide», indique le Sénégalais Haidar el Ali. Après plusieurs années de lutte dans une association de protection de l’environnement, l'Océanium, il se lance en politique à cause «des nombreuses limites sur le plan associatif», explique-t-il.

Il faut attendre l’année 1994 pour qu’une quinzaine de partis politiques créent la coordination des Verts d’Afrique à Niamey, au Niger. Premier signe d’une volonté politique commune en Afrique. Un réseau d'organisations non gouvernementales est créé en même temps.
 

Dossier spécial 50 ans des indépendances africaines
© J-B. Pellerin

La Coordination des Verts d’Afrique se transforme en Fédération deux ans plus tard et en 1998 le premier congrès des verts africains se réunit à Nairobi. Peu de partis politiques de pays anglophones présents mais une pléthore d’ONG. «Pour les pays qui ont reçu une culture française, les pressions s’expriment plus dans l’arène politique or les pays anglophones connaissent eux le poids des lobbys. Tous ces pays ont emprunté la marque du colonisateur», explique Constantin Fedorovsky, assistant aux relations internationales des Verts de France.

Quatre ans plus tard, en 2002, la Fédération se réunit à nouveau à Dakar mais elle connaît des conflits internes et la fédération périclite. Depuis, des tentatives ont été lancées pour réanimer la vie collective, avec notamment la création de la Fédération des partis écologistes et Verts d’Afrique de l’Ouest en 2006 (déclaration de Bamako) et bientôt son pendant Afrique centrale.
 

En 1995, la pendaison de l'écrivain Ken Saro-Wiwa et de huit autres responsables du Mouvement pour la survie du peuple Ogoni (MOSOP) par la junte militaire nigériane ébranle l'opinion publique et attire l'attention sur les problèmes d'environnement; le MOSOP lutte contre la pollution de son territoire par les compagnies pétrolières. Ce meurtre officiel laisse des traces et contraint la société Shell à rédiger un code de conduite vis-à-vis de l'environnement. Une procédure de complicité pour violation des droits de l'homme au Nigéria est toujours en cours contre la compagnie.

En Afrique, l’écologie a aussi pris une forme d’opposition, capable de faire trembler les pouvoirs qui ont pour certains mis en place des partis verts fantoches comme en Tunisie, alors que le parti reconnu par les mouvements écologiques mondiaux ne l’est toujours pas par le régime.

Têtes de liste
 

Le Probo Koala de la compagnie néerlandaise Trafigura Beheer a confié plus de 500 t de déchets toxiques à une société locale qui les déverse dans une décharge publique d'Abidjan, en août 2006.  Bilan : 100 000 victimes, et entre 15 et 17 morts.
Le Probo Koala de la compagnie néerlandaise Trafigura Beheer a confié plus de 500 t de déchets toxiques à une société locale qui les déverse dans une décharge publique d'Abidjan, en août 2006. Bilan : 100 000 victimes, et entre 15 et 17 morts. © AFP

Même s’ils restent marginaux, quelques grands noms reviennent lorsqu’on parle d’écologie en Afrique. Wangari Maathai au Kenya, Albert Zafy à Madagascar. Ce dernier est devenu président de la République en 1993, devenant le premier chef d'État «écologiste». Le nom de son parti, l'Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD) n’évoquait pas l’écologie, pourtant il était initialement un petit parti écologiste.

En 1998, au Burkina Faso, Ram Ouedraogo, candidat de l'Union des Verts pour le développement du Burkina Faso (UVDB) obtient  6,61%, le meilleur score jamais atteint par un Vert à l'élection présidentielle. Il a été par la suite nommé ministre de la Réconciliation nationale de 1999 à 2002. En 2005, il quitte l'UVDB pour fonder le Rassemblement des écologistes du Burkina Faso.

À l'île Maurice, Sylvio Michel du parti des Verts fraternels a été ministre de la Pêche, et conduit désormais le combat pour la reconnaissance du créole. Sur le continent, certains sont députés, d’autres dans les mairies…

«Les choses changent», estime Marc Ona Essangui. Ni militant politique ni membre d’un parti vert mais figure d’opposition forte au Gabon. Le récipiendaire 2009 du Goldman Prize – le Nobel vert- dirige un réseau associatif Environnement Gabon et l’ONG Brainforest. «La nouvelle génération des dirigeants africains est obligée de prendre en compte la préoccupation environnementale dans leurs programmes car ce sujet fait partie des conditionnalités auprès des bailleurs de fonds».
 

GREENPEACE AFRIQUE/VIDEO
Campagne de promotion de l'organisation en Afrique.

L’Afrique verte en marche ? Avec la fonte des glaces du mont Kilimandjaro, l'assèchement du lac Tchad ou encore la baisse du niveau de l'eau du lac Victoria, les Verts d’Afrique ont du pain sur la planche. Mais ils doivent faire face à des querelles intestines dans certains pays, à un manque de moyens dans d’autres ou simplement à une diaspora qui n’alimente les partis que via à un site internet. Pour certains, il faut passer à l’action et ne pas se contenter d’une pensée écologique car désormais, les partis traditionnels proposent aussi un petit discours écologique.

«Ce sont les individualités qui font avancer la problématique», poursuit le Gabonais, Marc Ona Essengui. «Il faudrait peut-être pousser les partis écolo en Afrique à plus de pertinence dans leur approche mais je n’y crois pas beaucoup car les acteurs politiques sont plus préoccupés par les postes que par des combats nobles». Un avis qui ne décourage pas le militant sénégalais, Haidar El Ali, «c’est l’ensemble qu’il faut construire, ces choses ont besoin de temps pour s’asseoir, pour se réaliser. Mais le temps nous fait défaut. La planète n’a plus le temps, on va être rattrapé».
 

 

 

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