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Anniversaire des indépendances africaines

Un témoignage au vitriol sur la colonisation portugaise

Angola. 1961. Village de Beira Baixa, au nord-est de Luanda.
Angola. 1961. Village de Beira Baixa, au nord-est de Luanda. (CC)
Texte par : Marie-Line Darcy
6 mn

Isabela Figueiredo a provoqué un électrochoc au Portugal obligeant la société portugaise à se pencher sur son passé colonial et sa décolonisation. Elle n’est pas la première a le faire, mais ce récit à la première personne dans un langage cru pour une vérité nue, secoue la chape de plomb qui repose encore sur l’histoire récente du Portugal.

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Isabela Figueiredo est née au Mozambique où son père avait monté dans les faubourgs de Lourenço Marques (aujourd'hui Maputo), la capitale, une entreprise d’installation électrique qui prospérait grâce à une main d’œuvre corvéable à merci : la « négraille » aussi dépréciatif que le nom le laisse supposer.

En 1975, par crainte d’exactions au moment de la décolonisation, ses parents l’envoient en métropole comme l’on disait alors. Elle n’a que 12 ans, et commence pour elle un long et douloureux travail de prise de conscience. Il lui faudra tuer son père- au sens freudien- le trahir comme elle l’écrit à plusieurs reprises, et trahir aussi une vision bien pensante du colonialisme portugais. Un coup de canif dans les certitudes, pour mettre à mal une colonisation des gentils, telle qu’elle a cours la plupart du temps dans l’imaginaire portugais.

Les Noires avaient le con large, c’est ce que disaient les femmes des Blancs, le dimanche après-midi, sous le grand anacardier.

Dès la première page du Carnet des mémoires coloniales d’Isabela Figueiredo, le recours à un langage terriblement cru, coup de poing dans le ventre des certitudes, un langage «sanguin» comme l’a écrit un critique portugais, donne le ton.

  «Aujourd’hui encore, a cours au Portugal l’idée que l’époque coloniale a été un moment coloré, une excellente époque où on vivait bien en Afrique. On ne parle pas de ce qui s’est passé réellement. À la sortie de mon livre, les « retornados » (les colons rentrés au Portugal continental après l’indépendance) ont fait pression pour me faire taire. Des attaques publiées dans des blogues, des attaques ad femina, contre moi en tant que femme. Essayant de me salir moi, parce que j’utilise un langage cru, direct. Il y avait une intention réelle de me faire taire» explique Isabela Figueiredo.

Cette enseignante par choix, par amour des mots, après avoir été journaliste dans un grand quotidien lisboète parle un portugais élégant, où les subtilités du subjonctif tissent un réseau soyeux d’images littéraires. Son carnet est lui un concentré de mots vifs, grossiers parfois, justes toujours : il faut parler vrai, enfin. Presque dans l’urgence. Dire les mensonges, l’ignorance, la misère, la violence, les images d’Épinal des soirées coloniales, les tenues blanches et impeccables de la petite fille blonde, les guenilles des Noirs, les viols des femmes noires, le silence des Noirs.

De l’intime au public, la révélation d’un autre Portugal

"Carnet de mémoires coloniales", anti-nostalgie de la colonisation portugaise.
"Carnet de mémoires coloniales", anti-nostalgie de la colonisation portugaise. © Angelus Novus

L’aventure commence en 2005 par un blog, intitulé Mundo Perfeito, un monde parfait, qu’elle s’acharne à démolir, à griffer dans tous les sens. «J’écris des vérités sur moi, mais aussi des mensonges, parfois les deux entremêlés. Il ne s’agit pas de textes analytiques, politiques. Je laisse ça à d’autres. Moi j’écris pour penser. Pour me comprendre. Dans le blog, il y a différents courants narratifs. Celui sur l’Afrique et sur mon enfance au Mozambique est l’un des courants les plus forts que j’ai suivi » explique Isabela qui avoue dans un grand rire un rien sarcastique «aimer écrire sur les Portugais». La critique s’enthousiasme pour une écriture sans tabous sur la présence portugaise en Afrique.

Dossier 50 ans Indépendances

Dans son excellente présentation de Carnet de mémoires coloniales Margarida Calafate Ribeiro, chercheuse au Centre d’études sociales de l’université de Coimbra, explique que le livre est une charnière : Isabela y assume la trahison commise contre son père en refusant de le suivre dans son paternalisme de «petit Blanc», incapable jusqu’à sa mort de «sortir du colonialisme». En écrivant, Isabela fait le deuil des expériences traumatisantes. Ce faisant, elle tend un tabouret à la construction historique, au travail de mémoire qui ne fait que commencer.

Caderno de memorias coloniais n'est pas traduit en français.

 

(En français)

  • L'Afrique, la guerre, l'immigration... histoire d'une occultation (article RFI 13/08/2008)
  • L'envers de l'épopée portugaise en Afrique XV-XXe siècle. Abou Aydara. Éditions L'Harmattan. 2007.
  • Le colonialisme portugais en Afrique. Eduardo de Souza Fereira. (document PDF) Unesco. 1974.

(En portugais)

 

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