Musée / Louvre / Quai Branly

10 ans d’«arts premiers» au Musée du Louvre

Masque anthropomorphe de Xipe Totec de l'Etat d'Oaxaca (Amérique)
Masque anthropomorphe de Xipe Totec de l'Etat d'Oaxaca (Amérique) Musée du quai Branly/ Photo Daniel Ponsard

La présence symbolique de 100 œuvres d’Océanie, d’Afrique, des Amériques et d’Asie dans le Pavillon des Sessions a changé la donne au musée du Louvre et a révolutionné la lecture de l’histoire de l’art. L’entrée du masque d’épaules d’mba de Guinée, d’une statue commémorative du pouvoir d'un chef gowe salawa d’Indonésie occidentale, ou encore d’un siège cérémoniel Duho de l’île d'Hispaniola ont marqué la fin d’un art occidental qui s’est considéré comme supérieur aux autres. Sur la noblesse de l’«art primitif», entretien avec Stéphane Martin, président du musée du Quai Branly.  

Publicité

Statuette de gardien de reliquaire, originaire de l'île de Nias (Asie, 19è s.)
Statuette de gardien de reliquaire, originaire de l'île de Nias (Asie, 19è s.) Musée du quai Branly/ Photo Hughes Dubois

RFI : Le 13 avril 2000, les «arts premiers» entraient au Pavillon des Sessions. Est-ce que l’art primitif est aujourd’hui un art comme un autre ? 

Stéphane Martin : Oui. Les visiteurs du Louvre ne sont pas tout à fait des visiteurs comme les autres. Ils vont au Louvre comme on irait dans un temple, plutôt que dans un musée classique. Ils vont au Louvre pour accéder à ce qui est considéré comme le sommet de la protection culturelle de l’humanité. Cette création culturelle de l’humanité ne peut pas ne pas comprendre les créations d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie. L’histoire du monde ne s’est pas uniquement construite autour de la Méditerranée. Il est donc essentiel que ces arts non-européens soient présents, même s’ils ne le sont que symboliquement au cours d’une visite au Louvre.

Masque royal "tukah" représentant une tête humaine aux joues boursouflées ( Cameroun, Afrique)
Masque royal "tukah" représentant une tête humaine aux joues boursouflées ( Cameroun, Afrique) Musée du quai Branly/ Photo Hughes Dubois

RFI : L’initiateur du projet, Jacques Kerchache, dénonçait en l’an 2000 l’attitude hostile des conservateurs qui craignaient une menace pour les œuvres occidentales. Kerchache rappelait que même les œuvres égyptiennes avaient dû attendre huit ans avant d’obtenir leur propre département au plus grand musée au monde. 10 ans après l’inauguration du Pavillon des Sessions, les consciences ont-elles changé au sein du musée du Louvre ?

Stéphane Martin : Oui. Ce ne sont plus que de mauvais souvenirs. Aujourd’hui nous coopérons de manière très étroite et très amicale avec les équipes du Louvre et avec son directeur Henri Loyrette. Il n’y a plus aucun problème. Le Louvre et le Quai Branly travaillent la main dans la main et je crois que le Louvre est très heureux d’avoir dans son parcours ces chefs d’œuvre africains, américains et océaniens.

 
RFI : Quelle est la plus grande réussite du Pavillon ?

Le corps d'Uli, statue hermaphrodite, entouré d'une "barre de récif" (Province de New Ireland, Océanie, 18è-19è s.)
Le corps d'Uli, statue hermaphrodite, entouré d'une "barre de récif" (Province de New Ireland, Océanie, 18è-19è s.) Musée du quai Branly/ Photo Hughes Duboi

Stéphane Martin :C’est d’avoir fait bouger les références mentales des six millions de visiteurs qui sont venus dans cette salle depuis dix ans maintenant. Que cette salle existe, c’est-à-dire les gens prennent leur ticket pour voir la Joconde, la Venus de Milo et avec ça ils ont le sentiment d’avoir atteint le sommet de la création humaine. J’espère, qu’en voyant quelques chefs d’œuvre d’art Nok ou d’art aztèque, leur hiérarchie mentale s’est un peu élargie et qu’ils ont acquis davantage de curiosité et de goût pour les autres.
 

RFI : Jacques Kerchache disait : « Dans ce pavillon, il n’y a pas une Joconde, mais 117 » Est-ce que la conscience et le regard des visiteurs ont changé ?

Stéphane Martin : Je le crois. En tout cas, il suffit de se promener dans les salles pour voir la très grande attention des visiteurs qui sont là presque par hasard. Ils ne sont pas venus là comme dans un musée d’art africain. Ils sont arrivés là dans le parcours de la visite du Louvre et regardent ces œuvres avec le même amour, curiosité et interrogation qu’ils le font devant la Mona Lisa ou devant d’autres œuvres de la Renaissance.

L'architecture intérieure du Pavillon a été conçue par Jean-Michel Wilmotte.
L'architecture intérieure du Pavillon a été conçue par Jean-Michel Wilmotte. Musée du quai Branly/ Photo Arnaud Baumann

RFI : « Ce qui nous a été volé doit nous être rendu », a martelé l’Egypte lors de la conférence pour la protection et la restitution du patrimoine culturel les 7 et 8 avril à Caire. 17 pays ont exprimé leur volonté de récupérer leurs antiquités dispersées à travers le mondeLes œuvres exposées au Pavillon des Sessions sont-elles concernées par cette demande ? Est-ce que la valeur symbolique de ce lieu se trouve en danger par ces revendications ?

Stéphane Martin : Non. Les œuvres qui sont dans ce pavillon ne sont pas confrontées à cette revendication. Tout ça est une vision un peu triste des échanges culturels. Les œuvres sont des ambassadeurs et si un jour, toutes les formes de création artistique doivent nécessairement se trouver sur le lieu de leur création original, ça serait bien triste pour le dialogue des cultures et ce serait un grand retour en arrière. Je comprends qu’il y ait un sentiment de frustration nationale dans certains cas. Je comprends que certaines œuvres puissent faire l’objet de revendications. Mais je crois aussi que l’on doit être fier de voir des œuvres - qui ne viennent pas de sa culture - représentées dans un pays étranger. Vous savez, l’essentiel de peinture de Matisse n’est pas en France. Les plus grands chefs-d’œuvre de Gauguin ne sont pas en France. Et quand je vois un grand chef-d’œuvre de Gauguin en Russie ou aux Etats-Unis, ça me rend heureux et fier.

RFI : Le Pavillon des Sessions a-t-il vocation à rester pour toujours une partie intégrante du musée du Louvre?

Stéphane Martin : J’en suis convaincu.
 

La philosophie de ce projet pour la France du 21è siècle est d'affirmer : "Pas de hiérarchie des cultures et pas d'hommes hors de la culture".

Jacques Kerchache

 

 

 

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail