Ile Maurice / Législatives

Michel Ahnee : « A l'île Maurice, notre système remet en cause le principe d'égalité entre les citoyens »

Paul Béranger , leader du parti d'opposition MMM, s'adresse aux militants lors d'un rassemblement à Port-Louis, le 1er mai dernier.
Paul Béranger , leader du parti d'opposition MMM, s'adresse aux militants lors d'un rassemblement à Port-Louis, le 1er mai dernier. Ally Soobye/Reuters

Deux grandes figures politiques s'affrontent mercredi 5 mai aux élections législatives de l'île Maurice. D'un côté, le Premier ministre sortant Navin Ramgoolam qui conduit le Parti travailliste et de l'autre, Paul Bérenger, le chef historique du MMM, le Mouvement militant mauricien. A l'île Maurice, il n'y a pas de fraude, mais il y a un autre fléau : le communautarisme. Explications de l'avocat du mouvement mauricien Résistance et alternative, Maître Michel Ahnee. Depuis Port-Louis, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

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RFI : Quels sont les principaux sujets de cette campagne ? Est-ce que ce sont des questions économiques ou ethniques ?

Maître Michel Ahnee : Malheureusement les questions qui ont préoccupé nos politiciens sur cette campagne électorale ont été essentiellement d’ordre ethnique ; Malheureusement à l’Ile Maurice les citoyens ont tendance à se concevoir en groupes monolithiques et concurrents et à part ces deux là les partis politiques cherchent à obtenir non pas les votes des citoyens mais les votes des communautés ; et la représentation communautaire court-circuite la représentation nationale.

RFI : Et est-ce qu’en pratique les associations hindoues appellent à voter pour le parti travailliste de Ramgoolam et est-ce que les associations créoles ou musulmanes appellent à voter pour le MMM de Bérenger ?

M.A. : Voilà c’est-à-dire que l’enjeu d’une campagne électorale au lieu d’être un débat d’idées se résume à savoir quel est le parti politique qui sauvegardera le mieux les intérêts de chaque communauté.

RFI : Et quel rôle concret peuvent jouer des associations hindoues ou catholiques pendant cette campagne ?

M.A. : A l’Ile Maurice vous avez par exemple la Voice of Indu qui s’est fait connaître de façon fort malheureuse durant ces élections en disant par exemple qu’elle allait mettre en place des sortes de milices populaires qui allaient assurer un service d’ordre durant les élections.

RFI : En faveur du Parti travailliste de Ramgoolam c’est ça ?

M.A. : En faveur du Parti travailliste et ils ont appelé à voter pour le Parti travailliste. Vous avez également la Fédération des Créoles mauriciens qui est présidée par un prêtre catholique Jocelyn Grégoire et qui prétend négocier avec les deux partis des quotas pour les Créoles. Et à ce titre, je voudrais souligner le rôle extrêmement contestable de l’Eglise catholique qui se prétend être la représentante ethnique des Créoles et naturellement là, nous sommes dans une espèce d’apartheid de développement séparé des communautés

RFI : Alors ce système est dans beaucoup de têtes mais est-ce qu’il est institutionnalisé ?

M.A. : Oui, malheureusement ! Dans le système électoral, à côté de notre système électoral fondé sur le suffrage universel qui concerne 62 députés, nous avons un mécanisme qui prévoit la nomination de huit députés correctifs étant supposés représenter les communautés qui n’auraient pas obtenu suffisamment de députés.

RFI : Et alors est-ce que ces députés doivent présenter leurs identités à la fois ethnique et religieuse ou pas ?

M.A. : Oui et c’est bien ce qui pose problème. Ce système prévoit que tous les candidats à l’élection doivent décliner leur appartenance à l’une des quatre communautés qui sont supposées coexister à l’île Maurice.

RFI : Pas seulement les candidats à ces huit postes de députés ?

M.A. : Non, tous les candidats appelés pour cette élection, soit une centaine de candidats sur cinq cents, donc le nombre est considérable, une centaine donc de candidats ont refusé de décliner leur appartenance communautaire et le résultat immédiat, est que leur candidature a été rejetée. Ces candidats ont contesté cette décision de la commission électorale, et j’ai eu l’honneur de les représenter en tant qu’avocat devant la Cour suprême. Malheureusement, la Cour suprême a décidé que ce rejet de leur candidature était parfaitement légal. Ce groupe de citoyens entend aller en appel devant le Privy Concil la plus haute juridiction de la République de l’île Maurice.

RFI : Michel Ahnee vous luttez depuis plusieurs années contre ce système communautariste mais n’est-ce pas pour beaucoup de gens un système qui rassure, qui leur garantit une sorte d’assurance sociale au nom de la solidarité ethnique ?

M.A. : Non, je pense que c’est un système au contraire qui perturbe le fonctionnement normal de nos institutions parce qu’il faut bien voir que l’île Maurice est une démocratie et le danger de ce système est que la légitimité politique repose sur la coalition de quatre communautés. Cette coalition étant trouvée autour d’une négociation des intérêts respectifs de ces quatre communautés. Et le problème, c’est qu’à tout moment une de ces communautés peut rompre la coalition, peut rompre le pacte, sortir du système et à ce moment-là c’est l’Etat mauricien qui s’écroule ; et cela s’est passé en 1999 où il y a eu des émeutes graves en raison de la mort en cellule policière d’un individu créole, un chanteur assez connu qui était décédé. Et c’est l’ensemble de la communauté créole qui a pris la décision de rompre le pacte parce que l’Etat était supposément injuste, inéquitable, à l’encontre de la communauté créole et cela a donné lieu à de graves émeutes.

Le second problème, c’est le problème de la discrimination ; dans ce système communautariste les communautés ont des droits en fonction de leur poids démographique et par exemple dans les présentes élections, ce n'est un secret pour personne que le projet politique du Parti travailliste est de maintenir au pouvoir un Premier ministre hindou parce que dans le fantasme communautarisme à l’île Maurice, le Premier ministre doit être un Hindou, donc de la communauté majoritaire. Et d’ailleurs il y a un intervenant qui l’a dit ouvertement durant un rassemblement politique du Parti travailliste, en disant que Monsieur Bérenger étant de race blanche ne pouvait pas prétendre au poste de Premier ministre qui revenait forcément à un Hindou.

Donc on voit immédiatement que ce système remet en cause le principe d’égalité entre les citoyens.

RFI

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