Cinéma / 63e Festival de Cannes

« Un homme qui crie », premier film tchadien en course pour la Palme d’or

Mahamat-Saleh Haroun, réalisateur tchadien du film « Un homme qui crie ».
Mahamat-Saleh Haroun, réalisateur tchadien du film « Un homme qui crie ». RFI / Kèoprasith Souvannavong

Pour la première fois de son histoire, le Tchad est représenté en compétition au Festival de Cannes avec Un homme qui crie, signé Mahamat-Saleh Haroun. Cela faisait treize ans qu’un réalisateur de l’Afrique sub-saharienne n’avait pas été en lice pour la Palme d’or. Entretien avec Mahamat-Saleh Haroun.

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RFI : Un homme qui crie suit Adam, la soixantaine, maître nageur de la piscine d’un hôtel de luxe. Lors du rachat de l’hôtel par des Chinois, il doit laisser la place à son fils, une situation qu’il vit comme une déchéance sociale. Comment vous est venue l’idée du film, qui a pour toile de fond la guerre civile au Tchad ?

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Mahamat-Saleh Haroun : Ce film reflète la réalité tchadienne. J’essaie de décrire ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu. Cette histoire m’a été inspirée en 2006 quand j’étais en train de tourner Daratt, mon précédent film. Il y a eu l’entrée des rebelles à Ndjamena, qui nous a obligés à arrêter le tournage. On était prisonniers d’une guerre qu’on ne voyait pas, on entendait des coups de feu, entre autres. J’ai essayé d’incarner l’histoire à travers le destin de cet homme, maître nageur dans un hôtel.

RFI : La guerre occupe un rôle central dans votre filmographie.

M-S.H. : Absolument, car la guerre au Tchad dure depuis plus de quatre décennies. Moi-même, j’en ai été victime puisque j’ai été blessé. Cette guerre m’a chassé du pays. Elle a fait de moi ce que je suis actuellement : un exilé. Je vis en France depuis près de vingt-sept ans, non pas parce que je l’ai choisi mais parce qu’à un moment j’étais blessé, je ne pouvais même pas marcher, et mon père a dû me transporter dans une brouette comme un sac de pommes de terre pour traverser le fleuve et me retrouver au Cameroun. Cette guerre est en moi, et je ne peux pas l’occulter.

RFI : Dans votre film, la guerre est montrée en arrière-plan, sous forme de sons, avec des bruits d’avions, des tirs au loin…

M-S.H. : Oui, et je pense que c’est plus juste comme cela, parce que les gens ne sont pas au front, ils ne voient pas cette guerre. Ils sont comme des prisonniers qui ne peuvent pas voir ce qu’il se passe à l’extérieur de leur geôle. D’un autre côté, je ne voulais pas non plus avoir une représentation de la guerre telle qu’elle se fait au cinéma, parce qu’il y a déjà des films extraordinaires sur la guerre. Je ne voulais pas faire un film sur la guerre mais sur les gens qui vivent dans la guerre plutôt que ceux qui la font. Ceux qui font la guerre sont des héros, et ceux qui sont pris au piège de la guerre sont de simples personnes.

RFI : Autre point essentiel de votre filmographie : les relations père-fils.

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M-S.H. : En Afrique, et notamment au Tchad, les sociétés sont plutôt patriarcales. C’est par là que se transmet la mémoire. La filiation me semble être un sujet important pour fabriquer une mémoire. Quand il y a rupture dans la transmission de cette mémoire, il y a conflit. L’Afrique est en train de perdre une de ces valeurs importantes.

RFI : Vous dites que l’Afrique a raté sa transmission, ce qui est source d’instabilité et de conflits.

M-S.H. : Quand on voit, depuis 1960, les indépendances africaines, le bilan n’est pas vraiment positif. Les choses ne se sont pas passées comme on l’espérait. Souvent on a affaire à des conflits, des situations économiquement médiocres. Il me semble qu’il y a une forme de régression. L’Afrique est complètement dans une forme de déshérence qui relève de la responsabilité de ceux qui l'ont dirigée avant : certaines des générations passées ont bousillé l’avenir des prochaines générations.

RFI : Vous tenez ce même discours depuis des années. N’avez-vous pas l’impression de prêcher dans le vide ?

M-S.H. : On ne prêche jamais dans le vide. On ne sait pas à l'avance ce qu’un film peut donner. Dans tout acte de création, il y a de la vanité mais aussi une part d’espoir. On se dit toujours qu’un film pourrait être une bougie qui éclairerait un espace donné situé dans le noir.

RFI : Dans votre film, Adam, le personnage principal, doit comme tout Tchadien contribuer à l’« effort de guerre » en donnant de l’argent ou un enfant en âge de combattre les rebelles. Comme il n’a pas d’argent, il donne son fils, tel un sacrifice.
 
M-S.H. : L’effort de guerre a été une politique mise en place par l’ancien président Hissène Habré au Tchad entre 1982 et 1990. Mais j’ai synthétisé toutes les guerres du Tchad dans Un homme qui crie, dans lequel le père et le fils se font aussi la guerre quelque part. [Adam, la soixantaine, est maître nageur de la piscine d’un hôtel de luxe à Ndjamena. Lors du rachat de l’hôtel par des repreneurs chinois, il doit laisser la place à son fils. Il vit très mal cette situation qu’il considère comme une déchéance sociale].C’est là le drame du Tchad : le père et le fils se font la guerre. Le fils reprend la place de son père, et du coup il y a cette guerre civile mais en même temps il y a cette rivalité entre le père et le fils, qui débouche sur le sacrifice du fils.

RFI : Votre fiction a pour titre Un homme qui crie, mais Adam ne crie pas du tout dans le film.

M-S.H. : C’est un cri dans le silence, et aussi un cri face au silence de Dieu devant la tragédie qu’il vit. Il s’agit d’un titre inspiré de quelques vers d’Aimé Césaire selon qui « Un homme qui crie n’est pas un ours qui danse ».

RFI : Dieu a une place importante dans votre film.

M-S.H. : Adam aurait aimé que Dieu l’aide à trouver une solution pour ne pas donner son fils à l’armée. En donnant son fils, il se demande si Dieu existe, si son acte est condamnable ou pas. C’est en cela que le personnage m’intéresse beaucoup.

RFI : L’hôtel dans lequel travaille Adam a été racheté par des Chinois qui, comme on le sait, investissent énormément en Afrique.

M-S.H. : Je voulais en effet rendre compte de cette réalité. Mais l’hôtel aurait aussi pu être acheté par un Haïtien.

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RFI : Vous êtes le seul cinéaste de l’Afrique sub-saharienne, depuis 1997, et aussi le premier Tchadien à briguer la Palme d’or. Que ressentez-vous ?

M-S.H. : Je ne ressens pas de fierté. Je suis content pour le Tchad, heureux pour l’Afrique. Mais je suis triste de constater que, par ma présence, je révèle toute l’invisibilité du cinéma africain. Je suis toutefois ravi de porter la parole africaine jusqu’à Cannes, qui est La Mecque du cinéma.

RFI : Dès l'âge de 9 ans, vous avez voulu devenir réalisateur après avoir vu un film indien. Quel était ce film ?

M-S.H. : Je ne me souviens pas du titre du film, ni du nom de son réalisateur. Ce film a été une révélation. J’ai pris conscience qu’il y avait quelqu’un qui orchestrait tout derrière l’histoire que je regardais. Je m’étais alors dit que, moi aussi, je pourrais faire la même chose. Depuis l’âge de 9 ans, je me souviens toujours de ce beau visage et du sourire de cette actrice indienne. Dans mes films, j’essaie de transmettre le bonheur que j’ai ressenti quand j’ai vu ce film, et j’aimerais que les gens ressentent ce même bonheur quand ils verront les miens.

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