25e Sommet Afrique France

Climat et développement, l’équation délicate

Le président Nicolas Sarkozy et Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien et coordinateur de la délégation africaine à Copenhague,  ont présenté le 15 décembre 2009 un texte commun pour lutter contre le réchauffement climatique.
Le président Nicolas Sarkozy et Meles Zenawi, Premier ministre éthiopien et coordinateur de la délégation africaine à Copenhague, ont présenté le 15 décembre 2009 un texte commun pour lutter contre le réchauffement climatique. Reuters / Jacky Naegelen

Comment concilier les exigences de la lutte contre le changement climatique et celles du développement, de la lutte contre la pauvreté et de la sécurité alimentaire ? L’Afrique et la France ont travaillé ensemble à Copenhague, et travaillent de concert en vue de la rencontre de Cancun fin 2010 ; mais chaque jour qui passe rend la situation de l’Afrique un peu plus critique.

Publicité

Si certaines conséquences du réchauffement climatique sont visibles à l’œil nu, comme la fonte des célèbres neiges du mont Kilimandjaro, réserves stratégiques d’eau douce, beaucoup d’autres, comme la hausse du niveau des océans, sont moins nettement perçues par les populations africaines. Et pourtant ! L’érosion côtière menace les terres. Un rapport du secrétariat de la Convention des Nations unies sur les changements climatiques estime que 30 % des infrastructures côtières d’Afrique, notamment le long du Golfe de Guinée et des côtes sénégalaises, gambiennes et égyptiennes, risquent d’être submergées. Des dizaines et des dizaines de millions de personnes sont concernées. Côté faune et flore, plus de 30 % des habitats d’espèces en Afrique pourraient disparaître d’ici 2080.

Un potentiel agricole dégradé par le réchauffement

On le sait, le réchauffement réduit aussi le potentiel de production agricole et détériore les rendements des cultures de base. Selon les prévisions, le potentiel de production céréalière de l’Afrique subsaharienne devrait diminuer de 12 % au cours des prochaines décennies. Le réchauffement accélère la dégradation des terres arides. La Banque africaine de développement (BAD) souligne qu’à peu près la moitié des pays d’Afrique subsaharienne risquent de connaître d’importantes baisses de production vivrière et de rendement des pâturages liées aux changements climatiques.

La vulnérabilité agricole, souligne pour sa part la Banque mondiale, s’explique notamment par le large recours à l’agriculture pluviale, qui contribue pour environ 30 % à la formation du PIB régional ; une source de revenus qui pourrait commencer à se tarir. D’ici à 2080, entre 9 et 20 % des terres arables de la région seront devenues beaucoup moins cultivables. Environ 86 % des terres sont d’ores et déjà en situation de stress hydrique en Afrique subsaharienne.

Un continent en voie de peuplement et d’urbanisation

Or parallèlement, l’Afrique est un continent en voie de peuplement : sa population va plus ou moins doubler, passant à près de 2 milliards en 2050. C’est la région du monde où l’augmentation de la population sera la plus forte ces prochaines années. Aujourd’hui, avec un milliard d’habitants et une densité moyenne de 30 habitants au km², le continent n’est pas surpeuplé, même si la population est inégalement répartie : cinq pays pèsent à eux seuls plus de 40 % de la population – le Nigeria, l’Egypte, l’Ethiopie, la République démocratique du Congo et l’Afrique du Sud.

L’Afrique est aussi le continent qui s’urbanise le plus vite. Au sud du Sahara, seulement 11 % de la population était urbaine dans les années 1950 ; le chiffre est passé à 35 % en 2005, et les projections donnent 48 % en 2030 et 60 % en 2050. En Afrique du Nord, le taux d’urbanisation devrait atteindre 70 % dès 2030. Problème, 6 citadins sur 10 vivent d’ores et déjà dans des bidonvilles, où la vie quotidienne se caractérise par le manque de services de base, des logements inadéquats, le surpeuplement, des conditions de vie insalubres, l’insécurité foncière et la pauvreté.

Ainsi l’Afrique, qui compte parmi les régions les moins polluantes de la planète – 3 % du CO2 rejeté en 2007 pour 15 % de la population mondiale et 22 % de la surface des terres émergées –, est en première ligne face au réchauffement climatique. « Les pays riches semblent se tourner aujourd’hui vers les plus pauvres pour les aider à régler la facture d’une planète qu’ils ont déréglée après des décennies de consommation et d’industrialisation à outrance », s’alarme le Soudanais Lumumba S. Di-Aping. Ce que Justin Lin, économiste en chef de la Banque mondiale, confirme dans le Rapport sur le développement dans le monde 2010 publié par la Banque : « Les pays en développement, qui n’ont que très peu contribué historiquement au réchauffement climatique, doivent maintenant, par une ironie du sort, assumer 75 à 80 % des dommages potentiels que ce réchauffement aura occasionnés. Ils ont besoin d’aide pour faire face. » Rosina Bierbaum, co-directrice du rapport, ajoute : « Même aujourd’hui, le milliard de gens le plus pauvre de la planète ne produit que 3 % des émissions mondiales alors que le milliard le plus riche en émet 50 %. La grande question est de savoir comment fournir cette énergie si nécessaire aux pays les plus pauvres pour qu’ils puissent se développer plus rapidement, mais sans suivre un chemin riche en carbone, comme celui des pays riches qui continuent d’en émettre à un taux prodigieusement élevé. »

Globalement, 1,6 milliard de personnes n’a pas accès à une forme d’énergie moderne, sans laquelle aucun pays ne peut atteindre la prospérité. Des mesures drastiques prises par les pays riches afin de libérer quelque peu « d’espace de pollution » dans l’atmosphère aideraient au rééquilibrage des émissions mondiales alors que les pays à faibles revenus commenceront à en émettre plus dans l’avenir.

La facture va être lourde… et son montant est en outre incertain !

Notre dossier spécial

Dans un autre document publié par la Banque mondiale en avril 2010, Toga Gayewea McIntosh, directeur en charge de pays africains dont le Botswana, l’Afrique du Sud et le Kenya, souligne en outre que « l’incertitude persistante sur l’avenir de la politique climatique mondiale et les mécanismes de financement représente un défi majeur [...] dans le cas de l’Afrique, la faiblesse des capacités et les ressources limitées rendent les défis bien plus complexes et l’aide doit donc être largement renforcée ».

L’adaptation aux changements climatiques et l’atténuation de leurs effets requiert d’importantes ressources qui sont au-delà de la capacité financière de l’Afrique, a souligné un Séminaire de haut niveau organisé par la BAD lors de ses assemblées annuelles tenues fin mai 2010 à Abidjan. En novembre 2009, les fonds créés pour l’atténuation des effets des changements climatiques et l’adaptation à l’évolution du climat n’avaient reçu que 2 des 18 milliards de dollars promis depuis 2002. Fait encore plus inquiétant, les ressources transférées par le canal de ces fonds sont comptabilisées comme aide publique au développement (APD), souligne la BAD.
Dans ce contexte, l’Afrique redoute désormais de plus en plus que le financement de l’adaptation au changement climatique et de l’atténuation de ses effets ne se substitue à l’APD ou, tout au moins, n’exerce sur cette dernière une pression préjudiciable. Une source majeure de préoccupation qui sera au cœur des discussions à Nice entre chefs d’Etat et de gouvernement.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail