25e Sommet France Afrique

La formation professionnelle, enjeu majeur pour des millions de jeunes Africains

Une jeune fille lisant un livre sur un campus sud-africain.
Une jeune fille lisant un livre sur un campus sud-africain. GILKIS/Damon Hyland

L’extrême jeunesse des populations africaines rend encore plus criant le besoin d’une formation professionnelle adaptée aux emplois disponibles, alors que le manque de main d’œuvre qualifiée freine la croissance des entreprises.

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Quelque 200 millions d’Africains sont âgés de 15 à 24 ans, soit 20 % de la population du continent. La moitié d’entre eux n’ont pas de travail et la crise économique qui se prolonge pourrait accroitre cette proportion. Alphabétisés à 71 % seulement en Afrique subsaharienne, ils sont, selon la Banque mondiale, trois fois plus exposés au risque du chômage que les autres. « La jeunesse est une bonne synthèse des chances incroyables dont pourrait bénéficier l’Afrique dans les décennies à venir, mais aussi des handicaps auxquels le continent pourrait faire face », estimait Lionel Zinsou, banquier d’affaires et conseiller du président béninois Thomas Boni Yayi, en 2009. En effet, cette jeunesse représente une formidable manne de main d’œuvre, l’avenir du continent s’il veut vraiment se développer, mais sa non-insertion dans la vie économique constitue une bombe à retardement que confirment les statistiques faisant état, sur le continent, de la hausse de la délinquance et des troubles à l’ordre public et même de la consommation de drogue.

Malgré la crise, plusieurs secteurs continuent à recruter. Les principaux sont les télécommunications, en pleine expansion, et les banques, surtout nigérianes et nord-africaines, que le décloisonnement des zones géographiques a autorisés à s’installer sur l’ensemble du territoire. Paul Derreumaux, P(DG de Bank of Africa, filiale du groupe marocain BMCE Bank, déjà présente dans onze pays d’Afrique, affirmait en 2009 vouloir ouvrir une centaine d’agences supplémentaires, entraînant la création de cinq cents à huit cents nouveaux emplois.

Une étude en cours recense les besoins en compétences des entreprises de huit pays

En matière de compétences, l’Afrique économique a donc d’immenses attentes. Mais encore faut-il qu’il y ait des Africains capables d’occuper les postes à pourvoir… Au Sommet de Nice, Didier Acouetey anime l’atelier consacré à la formation professionnelle : « Si l’on veut changer l’Afrique, il faut passer par les hommes. Trop d’Africains sont peu ou mal formés, ou sont en inadéquation avec les besoins des entreprises », explique-t-il. Et de regretter qu’aucune discussion n’ait eu lieu en amont de la rencontre, si bien qu’il n’y aura vraisemblablement aucune convention passée entre partenaires. Présidant depuis un an la commission Education-formation au Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), il suit avec attention une étude en cours destinée à recenser les besoins en compétences des entreprises en Afrique et à identifier les centres de formations répondant ou non à ces besoins. Ce, dans huit pays : Côte d’Ivoire, Sénégal, Burkina, Mali, Togo, Gabon, Congo et Cameroun. Un exemple de réussite sera détaillé à Nice : celui de l’Institut international d’ingénierie de l’eau et de l’environnement (2IE) de Ouagadougou, école privée inter-Etats financée en partie grâce aux grandes entreprises, telles Sogea Satom, qui donne en outre des bourses d’études et comble ainsi ses postes à pourvoir.

Faire coopérer les établissements de formation et les entreprises

Jean-Daniel Setho, président de l’Association des grandes entreprises du Togo (AGET), estime lui aussi que la coopération éducation-entreprise privée peut résoudre le problème de l’adéquation et de la qualité de la formation. La France, dont nombre d’entreprises sont présentes en Afrique, a là un rôle majeur à jouer. Car il ne suffit pas d’avoir des écoles, encore faut-il qu’elles soient équipées de façon à former, par exemple pour les télécommunications, des techniciens capables d’utiliser les matériels modernes utilisés par les entreprises recruteuses. En Côte d’Ivoire, plus de 200 établissements privés reçoivent des étudiants. Hélas, d’après la Chambre de commerce et d’industrie (CCI), 60 % d’entre eux sont sous-équipés. Pour d’autres raisons, la situation est similaire en Algérie, où « les métiers issus de la formation professionnelle sont délaissés car dévalorisés, voire dénigrés, ce qui est dramatique pour un pays qui a besoin de résorber de plus en plus de demandeurs d’emploi », estime Slim Othmani, P-DG de NCA Rouiba, société algérienne productrice de jus d’orange.

« En Guinée, l’école traîne un lourd handicap historique, explique Youssouf Diallo, ancien ministre guinéen, aujourd’hui président de la société Transmar. La situation s’est améliorée, mais il y a toujours un gouffre entre l’école et l’entreprise. Nous voyons arriver des gens très forts en théorie, mais qui n’ont jamais mis les pieds dans un bureau ou un atelier. Il faut repenser le système afin que les entrepreneurs perdent moins de temps – et d’argent – à compléter les formations de leurs recrues. »

Comme les entreprises, l’Etat est intéressé par des gens mieux formés

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Le besoin est encore plus critique au sein des PME. Outils-clé du développement, elles n’ont pas les ressources nécessaires pour s’engager dans une coopération avec des écoles professionnelles alors qu’elles sont très demandeuses de techniciens spécialisés. « Il faut mettre au point de nouveaux mécanismes de compensation, propose Didier Acouetey. Quand une PME qui se développe veut recruter une compétence particulière, il lui faut un fonds qui prenne en charge, par exemple pendant un ou deux ans, les charges occasionnées par le salaire du nouvel employé. » Les bailleurs de fonds présents à Nice et les Etats africains eux-mêmes ont évidemment un rôle de premier plan à jouer. « L’engagement de la France devra être important si l’on veut qu’il y ait un vrai débouché, précise Didier Acouetey. Il faut un organe de suivi, pour qu’ensuite soient organisées des réunions à Dakar, Abidjan ou Nairobi. On y fera asseoir toutes les parties prenantes : le patronat, les syndicats, les entreprises, les centres de formations et l’Etat. En six mois, on peut monter un pôle de soutien de l’éducation via le secteur privé. »

Jean-Louis Billon* : « Nos jeunes vivent une situation intolérable »

« Il est dommage que le taux d’insertion professionnelle, instrument de mesure de la qualité de la formation, ne soit pas disponible. Les statistiques dont nous disposons à la CCI concernent uniquement notre Ecole pratique. Elles permettent cependant de faire une extrapolation au niveau du pays. Les conclusions sont catastrophiques : par exemple, trois à quatre ans après leur BTS, seuls 30 à 35 % des étudiants de la promotion 2003 ont pu trouver du travail. Le problème de l’emploi de ces jeunes diplômés est bien évidemment accentué par la situation de crise que traverse la Côte d’Ivoire, depuis huit ans déjà. Mais de manière générale, quelles que soient les filières choisies, nos jeunes vivent une situation intolérable. Nous avons une vraie bombe à retardement si nous ne trouvons pas rapidement de solution à leurs problèmes de formation et d’emploi. »

*Jean-Louis Billon préside la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire (CCI-CI) et le Conseil d’administration du groupe SIFCA.

Jean-Daniel Setho* : « Créer un fonds d’aide au retour des cadres africains ? »

« Au Togo, comme dans la majorité des pays africains, la formation est inadaptée. Nos universités et écoles doivent créer des formations qui collent à nos réalités. Il faut également des structures qui permettent à nos actifs de se recycler, d’apprendre à utiliser les nouvelles technologies. Les entreprises locales et multinationales qui opèrent sur le continent peuvent contribuer à cette formation. Une autre idée très utile serait de créer un fonds d’aide au retour des cadres africains. Ils pourraient ainsi revenir travailler pour le développement de leur continent tout en étant rémunérés à hauteur de leurs compétences, voire comme ils l’étaient en Europe. »

* Jean-Daniel Setho est le président de l’Association des grandes entreprises du Togo (AGET) et le vice-président du Conseil national du patronat togolais (CNPT).
Propos recueillis par V. T.

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