Sommet Afrique-France

France-Afrique: rupture ou continuité ?

Le président français, Nicolas Sarkozy (d) accueilli par le président gabonais, Ali Bongo (g)  le 24 février 2010.
Le président français, Nicolas Sarkozy (d) accueilli par le président gabonais, Ali Bongo (g) le 24 février 2010. REUTERS/Eric Feferberg

Le 25e sommet Afrique-France s'ouvre ce lundi 31 mai 2010 à Nice dans le sud de la France. Trente-huit dirigeants africains ont fait le déplacement. C'est le premier sommet depuis trois ans. Pourquoi une si longue absence? Rupture ou continuité? Les explications de Christophe Boisbouvier, l'un des envoyés spéciaux de RFI à ce rendez-vous politique entre l'Afrique et la France.

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C'est le premier sommet Afrique-France depuis trois ans, et le premier sommet pour Nicolas Sarkozy. Il n'en y a eu aucun depuis si longtemps d'abord parce que, au départ, Nicolas Sarkozy n'en voulait pas, tout simplement. Quand il est arrivé à l'Elysée, il a vraiment pensé qu'il fallait rompre avec ces grand-messes d'un autre âge, et remplacer les sommets Afrique-France par des sommets Afrique-Europe. Puis, les années passant, il a acquis la conviction que ce type de sommet avait quand même son utilité. Mais là, il est tombé sur un autre écueil : le Soudan.

Blocage mais pas rupture

Initialement, c'est l'Egypte qui devait accueillir ce sommet, et qui comptait bien sûr y inviter son voisin du Soudan, Omar el-Béchir. Mais Nicolas Sarkozy ne pouvait pas venir à Charm el-Cheikh et y serrer la main d'un chef d'Etat qui est inculpé de crimes contre l'humanité par la Cour pénale internationale. D'où blocage. Un blocage qui a duré un an, jusqu'au compromis d'aujourd'hui. Le sommet en France, c'est pratique, car cela évite les disputes inutiles. Certes, Omar el-Béchir est très mécontent de ne pas y être invité, mais au moins il ne peut plus en tenir grief à son voisin Hosni Moubarak.

Après une longue hésitation, Nicolas Sarkozy s'est résolu à présider un sommet Afrique-France, comme ses prédécesseurs. Signe que la fameuse rupture annoncée il y a trois ans n'a pas eu lieu, parce que sans doute les intérêts de la France en Afrique sont plus forts que la volonté de rupture.

Les enjeux de la diplomatie française

Les intérêts français, ils sont d'abord politiques. Hier, Jacques Chirac avait besoin du soutien des Africains pour contrer la stratégie des Américains en Irak. Aujourd'hui, Nicolas Sarkozy recherche l'appui des Africains dans son bras de fer avec les Américains et les Chinois sur le réchauffement climatique. Et derrière tout ça, il y a une question existentielle : la France est-elle encore une puissance qui compte ? Oui, parce qu'elle a un siège à l'ONU, parce qu'elle a la bombe, et précisément parce qu'elle conserve une aura, une influence auprès de ses vieux partenaires africains. Et puis, c'est donnant donnant. Les pays africains n'accordent ce soutien politique à la France qu'en échange d'un engagement de Nicolas Sarkozy en leur faveur.

Pour beaucoup de vieux acteurs de la scène africaine comme le Congolais Denis Sassou Nguesso, le Camerounais Paul Biya, le Sénégalais Abdoulaye Wade ou le Burkinabé Blaise Compaoré, Mitterrand, Chirac ou Sarkozy, c'est pareil. Dans leur esprit, le président français est par nature leur avocat auprès des grands de ce monde, auprès du FMI, auprès de la Banque mondiale.

Nicolas Sarkozy le sait bien qui, ce dimanche après-midi, aux côtés de Paul Biya, va présider une table ronde sur la nécessité de permettre à l'Afrique d'être mieux représentée au Conseil de sécurité de l'ONU. Comme dit le Sénégalais Abdoulaye Wade dans une interview au Parisien, « ce que j'attends de la France - mais aussi de Monsieur Obama-, c'est qu'elle nous aide à être présents là où se prennent les grandes décisions ».

Pour le ministre guinéen des Affaires étrangères, Bakary Fofana, son pays a dit non au colonialisme français avant tout le monde, dès 1958. Et pourtant, il est venu à Nice avec son président Sékouba Konaté. Et il explique pourquoi :

Ce type de rencontre a fait des émules un peu partout (dans le monde) : les gens ont compris l’importance de ce genre de rencontres entre le continent africain et différents partenaires.

Bakary Fofana, ministre des Affaires étrangères de Guinée

Ce n'est pas néocolonial, d'ailleurs la Chine et l'Inde font la même chose. Ce qui compte, c'est le contenu des débats. Il faut que cela débouche sur des résultats pratiques. 

Place au pragmatisme

Il n'y a pas à vrai dire rupture par rapport à l'époque Jacques Chirac. Mais cela ne signifie pas absence de changement. Les choses bougent. Il y a moins de sentiment et plus de pragmatisme, plus de sens pratique, comme dit Bakary Fofana. Du temps de François Mitterrand ou Jacques Chirac, la veille du sommet, il y avait la tradition du dîner entre chefs d'Etat francophones. Aujourd'hui, c'est terminé. Non seulement parce que Nicolas Sarkozy ne veut pas vexer les autres chefs d'Etat, mais surtout parce que le président français donne aujourd'hui la priorité aux pays africains qui pèsent sur la scène internationale et qui sont solvables - c'est-à-dire qui sont en mesure d'acheter des produits français et d'améliorer la balance commerciale de Paris. Ce dimanche à midi, avant l'ouverture du sommet, il va offrir un déjeuner au Sud-Africain Jacob Zuma. Tant pis pour les jaloux ! Plus tard dans la journée, il aura un tête à tête avec le Nigérian Goodluck Jonathan. Autres privilégiés, qui auront certainement droit à un entretien bilatéral : l'Egyptien Hosni Moubarak et l'Algérien Abdelaziz Bouteflika, l'invité surprise de ce sommet. En clair, priorité aux grands enjeux politiques et au business.

Dernier clin d'oeil : du temps de Chirac, quand le sommet se déroulait en France, on l'appelait logiquement « sommet France – Afrique ». Aujourd'hui, même quand il se tient en France, on le nomme « sommet Afrique – France ». Le mot « Françafrique » est devenu tabou. Sans doute parce qu'il renvoie aux réseaux et aux combines en tout genre. Preuve que les ONG ont gagné la « bataille des symboles » et que Nicolas Sarkozy est sensible à cette querelle de mots. Il lui reste à prouver que la Françafrique n'a pas seulement disparu dans les mots.

 

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