Littérature

Au pays des hommes, un chef-d’œuvre de la littérature contemporaine

Hisham Matar, auteur du roman «Au pays des hommes».
Hisham Matar, auteur du roman «Au pays des hommes». Wikipédia/ Daina Matar

Exilé à Londres depuis plus de 20 ans, Hisham Matar est un romancier libyen de langue anglaise. Il est auteur de deux romans dont le second, Anatomy of a disappearance (Anatomie d’une disparition), vient de paraître en Angleterre. Son premier roman était un chef-d’œuvre, « genre de livre qui donne un sens au travail de l’éditeur », aurait déclaré son éditrice chez Viking.

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Profitant des lumières de l’actualité braquée sur la Libye, les éditions Denoël viennent de rééditer Au pays des hommes, du Libyen Hisham Matar. Une excellente initiative car il s’agit d’un premier roman de qualité exceptionnelle, malheureusement peu remarqué lors de sa publication en français il y a quatre ans. En version originale anglaise, le roman de Hisham Matar n’était pas passé exactement inaperçu en Angleterre où il figurait en 2006 dans la dernière sélection du prestigieux Booker Prize. Il a été depuis traduit en 22 langues et a imposé son auteur comme l’un des écrivains anglophones les plus talentueux de sa génération.

Il faut absolument lire ce premier roman qui a la fraîcheur et l’innocence du Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, et fait penser en même temps à l’univers totalitaire du 1984 de George Orwell. Matar nous fait rentrer au cœur ardent de la société libyenne, ce que les médias internationaux n’ont guère réussi à faire depuis le début des soulèvements populaires contre le colonel Kadhafi il y a plus d’un mois.

Ce roman brosse le portrait d’une société complexe, jeune et inventive, étouffant sous l’étau d’un régime totalitaire qui ne tolère pas la moindre opposition et punit les dissidents avec la plus grande sévérité. Matar en sait quelque chose, avec un père activiste kidnappé par les services secrets libyens dans les années 1990. Opposant connu, Jabar Matar s’était exilé en Égypte avec toute sa famille, avant d’être enlevé au vu et au su des autorités égyptiennes. Il fut jeté dans la prison de haute sécurité d’Abu-Said de Tripoli. Une sorte de Bastille libyenne dont personne ne sort indemne. Vingt ans après, les enfants Matar ne savent toujours pas si leur père est encore en vie…

 
Une dérive familiale et collective

Sans être autobiographique, Au pays des hommes s’inspire des événements de la vie de son auteur. Il est raconté à travers la voix d’un jeune narrateur de neuf ans qui s’ennuie de son père parti en « voyages d’affaires ». Le mystère des longues absences du père s’épaissit lorsque pendant l’un de ces soi-disant voyages d’affaires, le fils le croise, traversant le plus tranquillement du monde le centre-ville, accompagné de son collaborateur. Le petit Suleiman s’inquiète aussi pour sa mère qui vit mal les longues absences de son mari et qui s’est réfugiée dans l’alcool pour oublier la tension et la souffrance. C’est une longue dérive familiale mais aussi collective que décrit Hisham Matar. Au cœur de ce dispositif, Suleiman, le jeune narrateur qui perd progressivement son innocence et ses repères, alors que son univers est mis à sac par des forces sociales destructrices déchaînées par le régime d’un Guide implacable et imprévisible.

Si face à ce pouvoir totalitaire les parents de Suleiman se révèlent faibles, le roman fourmille d’exemples de résistance et de sacrifices. L’exemple le plus frappant est celui du voisin Ustath Rachid, l’ami du père. Les deux hommes complotent ensemble, écrivent des tracts contre le régime, tentent d’influencer la jeunesse, avant d’être arrêtés. Alors que le père de Suleiman craque sous l’interrogatoire «musclé» de la police politique du régime et livre les noms de ses complices, le doux professeur Rachid, amoureux de la poésie et de la démocratie, résiste jusqu’au bout. Dans l’une des scènes les plus insoutenables du livre, on assiste au jugement et à l’exécution télévisée en direct du dissident. Son épouse et son fils sont contraints à s’enfuir du village comme des voleurs sans que les voisins n’osent voler à leur secours.

Chef d’œuvre

Cette noirceur grandissante du vécu des protagonistes est contrebalancée par la luminosité et la beauté des paysages, l’insouciance de l’enfance, les clapots de la mer. La mer n’est jamais loin, « turquoise et scintillante, à l’horizon de la place. On eût dit un monstre géant et bleu qui se dressait à la limite du monde ». Tout ce paysage baigne dans l’histoire, comme le rappelle la statue de Septime Sévère en centre-ville de Tripoli, le bras tendu vers la mer.

Ce passé est une présence, mais aussi un enseignement, une fable. Cette dimension allégorique de l’histoire est mise en relief lorsque pendant une excursion scolaire à la cité de Lepcis Magna, le professeur qui n’est autre qu’Ustath Rachid récite la lamentation d’un poète arabe devant Carthage : « Pourquoi ce vide après la joie ?/Pourquoi cette fin après la gloire ?/ Pourquoi ce néant là où il y eut une cité jadis ? Qui va répondre ? Seul le vent, / Qui vole les psaumes des prêtres/Et disperse les âmes jadis rassemblées… » Sous-entendu : rien n’est éternel. Ni les empires d’antan, ni les dictatures d’aujourd’hui.

Tout en suggestions et sous-entendus, subtil et grave, Au pays des hommes est un chef-d’œuvre de littérature contemporaine. Dommage que la traduction française ne soit pas toujours à la hauteur de la qualité du style de l’auteur. Les contre-sens induisent parfois le lecteur en erreur. Espérons que le deuxième roman de Matar, en cours de traduction chez le même éditeur, ne sera pas grevé de ce genre de scories. 

 

 

Au pays des hommes, par Hisham Matar. Traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj. Edition Denoël, 330 pages.  

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