Laurent Gaudé : «La lecture représente un pas en arrière par rapport au tumulte du monde»

Laurent Gaudé
Laurent Gaudé Actes Sud

Laurent Gaudé est romancier, nouvelliste et dramaturge. Prix Goncourt 2004 pour son roman Le Soleil des Scorta, il explore inlassablement la veine épique, inscrivant sa fiction au cœur de l’histoire et des mythes. Il publie cet automne son nouveau roman Pour seul cortège (Actes Sud), consacré à l’aventure épique et humaine d’Alexandre le Grand.

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Laurent Gaudé, est-ce que vous lisez pendant les vacances ?
Les vacances, c’est le moment idéal pour lire des romans. Pendant l’année, je n’ai pas tous les jours le temps de lire. Or je pense que pour donner toutes ses chances à un livre, il faut pouvoir s’asseoir et lui consacrer le temps qu’il faut avant de le juger. Je ne peux le faire que pendant les vacances.

Quels sont les romans que vous emporterez dans votre valise cette année ?
Le prochain livre de mon ami Mathias Enard – Rue des voleurs - qui sort en même temps que le mien aux éditions Actes Sud et que je suis curieux de découvrir. J’ai mis aussi dans la valise Scintillation, le dernier roman traduit en français de John Burnside, publié par Métailié. C’est la lecture d’un compte-rendu très élogieux dans la revue Matricule des Anges qui m’a donné envie de lire ce romancier écossais. Il se trouve que je pars en vacances en Ecosse cette année, donc, je pourrais le lire in situ. Enfin, si j’ai le temps, je relirais Dix heures et demie du soir en été de Marguerite Duras et Chronique d’une mort annoncée de Garcia Marquez. Je les avais lus il y a très longtemps avec grand bonheur, je m’en souviens. Je voudrais voir si l’alchimie marche encore !

Je suis étonné que vous appréciiez Duras dont l’écriture psychologique me semble à mille lieux de votre style à vous…
Au contraire, j’ai toujours pensé qu’il y avait une dimension épique dans l’écriture de Duras. Elle plante un décor intimiste qui est souvent bouleversé par l’irruption du monde l’extérieur, du lointain. C’est le cas de ce roman où le drame psychologique et amoureux est teinté d’une angoisse sociale. Un prisonnier s’est évadé et court sur les toits des maisons. La ville entière vit au rythme de cette évasion…

Avez-vous des livres que vous relisez tout le temps, ce qu’on appelle des livres de chevet ?
Il y a trois livres qui m’accompagnent depuis longtemps : Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire et Dans la solitude des champs de coton de Koltès. Ces livres ne sont pas posés sur ma table de chevet, mais je les relis régulièrement pour me recharger de leur beauté, de leur force. Ils sont les sources de mon identité littéraire.

Avez-vous un rituel de lecture ? Lisez-vous assis, allongé ? Dans un café ou enfermé dans votre chambre d’hôtel alors qu’il fait beau dehors ? Ou peut-être le soir, avant de vous endormir ?
Pas le soir, car comme je suis généralement fatigué, j’ai du mal à me concentrer. Je ne peux pas lire dans un café, non plus. J’ai besoin de silence, je dois me poser quelque part, ne rien faire d’autre que d’être dans cette concentration-là. La lecture représente un pas en arrière par rapport au tumulte du monde. C’est pourquoi les vacances sont le moment approprié pour la lecture. Le meilleur moment des vacances pour moi, c’est au réveil le matin, après le café. Chaque fois que je peux, le rituel du petit déjeuner terminé, je me remets au lit, un livre à la main. C’est un luxe précieux !

Vous êtes livre papier ou livre numérique ?
Je suis un dinosaure. Je viens seulement de m’acheter un lecteur MP3, dix ans après tout le monde. Je suis lent en ce qui concerne l’intégration des nouveautés technologiques. Et puis, j’aime bien avoir le livre entre les mains, toucher le papier. Non, je ne suis pas prêt à faire le saut numérique.

Croyez-vous que la lecture puisse changer la vie d’un homme ?
Oui, je le crois sincèrement. Un exemple me vient en tête, un peu dérisoire, mais pas inintéressant. Pendant longtemps, je n’aimais pas les oranges. Elles collent à la main, aux vêtements. Mais un jour, j’ai lu Conversation en Sicile de l’Italien Elio Vittorini, un texte très connu en Italie. Le roman raconte le retour du narrateur en Sicile après une longue absence. C’est la Sicile miséreuse d’avant la guerre. Il y a dans ce récit de retour au pays natal, une scène avec un petit vendeur d’oranges. Celui-ci réussit à vendre au narrateur ses oranges que personne ne veut car les oranges de Sicile sont amères. Mais les Siciliens n’ont que ça à vendre ! La réconciliation du narrateur avec la ville de son enfance passe par l’acceptation de cette amertume qui devient en quelque sorte la métaphore de la Sicile retrouvée. C’est une scène à la fois poignante et cathartique qui m’a libéré de mes préjugés sur les oranges. J’en mange aujourd’hui sans difficultés, même si les quartiers continuent de coller aux doigts !

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