Entretien

Lionel Ray : «Pour moi, lecture rime avec écriture»

Lionel Ray
Lionel Ray DR

« Je suis ce que je lis », pourrait proclamer Lionel Ray, poète qui a pour modèles Aragon, Claudel et Sylvie Plath. Révélé par Aragon qui l’a publié en 1971 dans sa revue Les lettres françaises, Ray est l’un des poètes français les plus importants de notre époque. Il compte parmi les quatre ou cinq grands poètes de langue française d’aujourd’hui. Lionel Ray a publié une quinzaine de recueils et de nombreux essais sur la poésie. Partout ici même (1978), Le Corps obscur (1981), Comme un château défait (1993) sont quelques-uns de ses recueils les plus connus. Ray milite pour une plus grande vulgarisation de la poésie à une époque où le roman tient le haut du pavé.

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Est-ce que pour vous « vacances » rime avec « lectures » ?
La question ne se pose pas pour moi. Je lis aussi bien en novembre qu’en février ou à la saison d’été. En fait, à chaque fois que je cherche à me libérer des contraintes de la vie. Les lectures sont les vacances de la vie. Et surtout, elles me rendent disponible à l’écoute de l’autre ou des autres tels qu’ils se montrent dans les livres. Lire est une liberté, celle de l’écoute et de l’accueil, la plus heureuse qui soit. Et souvent la liberté de lecture déclenche la liberté d’écriture, exalte dans l’enthousiasme et la ferveur le besoin d’écrire. Je ne suis jamais autant capable d’écrire que lorsqu’une page ou même seulement une phrase, ou quelques vers d’Aragon, de Nerval, d’Octavio Paz, de Sylvia Plath par exemple m’ont mis dans cet état second qui permet d’oser, de tenter l’écriture. Alors, lecture rime avec écriture.

Qu’avez-vous lu récemment ? Avez-vous découvert de nouveaux poètes, de nouveaux romanciers ?
J’ai relu plutôt que lu. Du Nerval, du Claudel : L’œil écoute (Folio), Le livre de Christophe Colomb (Folio/Théâtre), Connaissance de l’Est (Œuvre poétique, Gallimard, Pléiade), Une femme (Fayard) d’Anne Delbée, Assommons les pauvres ! (Editions de l’Olivier) de Shumona Sinha. Et des œuvres d’historiens : notamment Les Reines de France au temps des Valois (Editions de Fallois) de Simone Bertière.

Y a-t-il un livre qui a vous a particulièrement séduit parmi vos lectures récentes ?
Il me semble, mesdames… (Gallimard) de Florence Delay. C’est, selon le sous-titre de l’auteure, un recueil de « trente et une nouvelles du château de Fontainebleau informant des rois qui l’habitèrent, des peintres qui le décorèrent, des fêtes et des amours ». Je ne sais plus combien de fois depuis la publication en mars dernier, de ce petit livre (le mot petit seulement pour qualifier le volume, la longueur, disons plutôt : ce petit grand livre), je suis revenu à lui, n’en revenant pas moi-même de mon étonnement. Et, à chaque lecture, toujours plus convaincu, d’avoir affaire à une petite merveille, un chef-d’œuvre. Une phrase de Rimbaud me vient en mémoire : « la symphonie fait son remuement dans les profondeurs… » Oui, mais aussi loin qu’on jette la sonde, les profondeurs échappent… Pas une fausse note. Un ton singulier. C’est le « vibrato intime » dont parlait Julien Gracq. Le « je ne sais quoi » qui fait que cela ne ressemble à rien d’autre. Pas même vraiment à Florence Delay elle-même qui traita d’un sujet voisin, mais dans l’ampleur du roman : L’insuccès de la fête (L’Imaginaire/Gallimard) qui raconte un épisode malheureux de la vie de ce magnifique poète de La Pléïade, longtemps négligé, Etienne Jodelle. C’est beau comme du Nerval, par exemple.

Puis ce « trente et une nouvelles » me rappelle un titre majeur de la poésie de la seconde moitié du XXe siècle : le Trente et un au cube (Gallimard) de Jacques Roubaud. C’est dire…Les « trente et une nouvelles » du livre peuvent se lire, aussi, comme autant de poèmes en prose, surtout la trentième, juste avant que la narratrice ne prenne « congé » des dames et de nous. Elle s’intitule « La manière seule ». Justement ! la manière, un charme rare…

Comment sélectionnez-vous les livres que vous mettez dans votre valise de vacances ?
Au hasard, si tant est que le hasard existe… Mais je n’oublie jamais d’emporter un polar, de Fred Vargas ou de Mary Higgins Clarke, ou d’autres. Par exemple, de J. Barine qui relate les enquêtes de Jonathan Gibbey : Recherches dans le temps perdu, Chambres closes et crimes impossibles ou Pastiches et récits à contraintes (Livres de poche, collection « bibliothèque oulipopienne »).

En quelle forme sont les livres que vous emportez, livres-papiers ou livres numériques ?
Je me sers du petit écran pour la consommation immédiate et rapide, comme pense-bête, ou pour vérifier un détail, rechercher une information, pas pour lire Stendhal ou Marcel Proust ou Garcia Marquez ou Baudelaire. Supprimer le contact, le rapport physique avec l’objet-livre est une aberration, un dévoiement, cela relève certainement d’une incompréhension profonde du phénomène littéraire.

Est-ce qu’on lit la poésie comme on lit un roman ou un essai ? Ou faut-il être dans un état d’esprit particulier ?
Lire la poésie exige qu’on l’entende dans sa tête ou mieux la lire à haute voix. La matière sonore (la résonance en nous, d’ordre physique, des mots) est essentielle. Rien de tel pour la lecture d’un roman ou d’un essai où l’information tient la première place. Encore que la qualité d’écriture est une part, non des moindres, de la réussite indissociable en fin de compte du récit. Mais le lecteur de roman est tendue toujours vers plus loin : que va-t-il arriver ? Le personnage est à la poursuite d’un objectif ou doit déjouer quelque piège…y parviendra-t-il ? Rien de tel à la lecture d’un poème qui propose, le plus souvent, des instantanés, des fulgurances de langage, dans l’intensité, donnant à jouir de l’imprévisible. La poésie est un art de l’étonnement. Oui, il faut sans doute être dans une disposition d’accueil assez particulière pour ce type de lecture, résultat d’une adaptation lente et profonde, d’une habitude de fréquentation des textes aussi régulière que possible. Laquelle se perd sans doute dans la société actuelle où tout passe par la consommation immédiate et le profit. Une phrase toute simple de Jacques Roubaud résume la difficulté : « Moins on lit de la poésie, moins on est capable d’en lire. » Phrase qu’il est permis de lire dans l’autre sens : plus on lit de la poésie, plus on est capable d’en lire.

Vous souvenez-vous de votre premier choc de lecture ?
Deux moments-clés. Celui de l’apprentissage de la poésie par les séances de « récitation » (quelle meilleure éducation de la mémoire que celle-ci) ? C’était autrefois (était-ce tellement autrefois ?) à l’école primaire, j’avais 8 ans, 9 ans, 10 … J’apprenais du Verlaine, du La Fontaine, du Musset. Je me souviens aussi de Verhaeren . Puis cet autre moment-clé, à la fin de ma classe de seconde, ma lecture d’Une Saison en enfer et celle de L’annonce faite à Marie. Sidérant. J’écrivais déjà depuis 3 ou 4 ans mais ce fut une révolution pour moi que cette découverte à 16 ans (ou 17) de Rimbaud et de Claudel, celle de la découverte des pouvoirs du langage et dont les effets pourtant n’apparaîtront que beaucoup plus tard dans mes livres.

Aragon a publié vos poèmes dans Les Lettres françaises. Pour le jeune poète que vous étiez, Aragon était-il un modèle ?
Je ne connaissais pas personnellement Aragon lorsque je lui ai adressé 7 poèmes de moi sous le pseudonyme de Lionel Ray, utilisé pour la première fois. Sa réaction fut presque immédiate, et la publication de ces nouveaux poèmes intervint en mars 1970, précédé par un « Salut à Lionel Ray » (titre à la Une du journal). A plusieurs autres reprises Aragon publiera des textes de moi, proses ou poèmes, largement, en 1970, 1971, 1972. Aragon était un monument, chargé d’histoire, romancier et poète hors du commun. Voir en lui le dernier de cette espèce très particulière, celle du « grand écrivain », ne serait pas déplacé. Qui donc de nos jours a une telle présence, une telle surface littéraire ? Après Claudel, après Malraux, ne restait plus de cette envergure, que lui. Il était attentif à ceux qui venaient après lui, et généreux à leur égard, parmi eux une importante figure de la poésie actuelle : Jean Ristat, d’autres encore : Jacques Roubaud bien sûr, et Jacques Garelli, Bernard Vargaftig, Paul-Louis Rossi, Pierre Lartigue, Marc Delouze, Henri Droguet…

Comment s’est déroulée votre rencontre avec Aragon ?
Ma première rencontre avec Aragon ? Chez lui, dans son bureau – murs couverts de souvenirs de ses amis peintres, de dessins, de mots suivis de signatures prestigieuses : une grande part de l’histoire artistique et littéraire du siècle. Je me souviens surtout qu’il me montra les premiers mots échangés avec André Breton (1918 sans doute). Souvent, par la suite, à d’autres occasions, il me parlait d’André, avec un accent de nostalgie appuyé (presque 40 ans après leur rupture qui remonte à 1933, et après la mort d’André en 1967). A l’occasion d’autres rencontres, déjeuners ou dîners, il aimait à lire des extraits du dernier livre en chantier, Théâtre/roman (Gallimard), qui sera publié en 1974. Une manière pour lui de vérifier son texte. Voix solennelle, impressionnante, diction très appuyée, très articulée, d’une gravité excessive (on imagine l’influence de Sarah Bernard qu’Aragon dans son enfance a pu connaître et entendre, ou celle d’Apollinaire lisant Le Pont Mirabeau).

Dans un monde dominé par le roman et le journalisme, quels arguments déployer pour convaincre les lecteurs de revenir à la poésie ?
Je crois qu’il n’y a jamais eu autant de publications de poèmes (livres, revues, internet), autant de lieux de rencontres et de lectures, et jamais autant de poètes qu’aujourd’hui. Les peintres sont en nombre comparable sans doute, quelques dizaines de milliers, comme les licenciés de tennis. Mais les grands médias les ignorent. La poésie perdure dans une quasi clandestinité. C’est ainsi. Loin des projecteurs : « la poésie, c’est quelque chose d’intime », disait justement Aragon. Après tout, quelle fut l’audience de Baudelaire de son vivant ? 300 ou 400 lecteurs ? Sans doute moins encore, une poignée…C’est peut-être l’une des conditions de son existence. D’être « en avant » et de n’apparaître au grand jour qu’après coup !

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