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Cinéma

«Les yeux de Bacuri», la mémoire blessée du Brésil

Denise à la fenêtre de l'appartement de sa fille et d'Antonietta dans le film d'Ettore Scola.
Denise à la fenêtre de l'appartement de sa fille et d'Antonietta dans le film d'Ettore Scola. DR
8 mn

Travelling bat son plein au rythme des batucadas brésiliennes. Consacré cette année à Rio et plus généralement au Brésil, le festival de cinéma de Rennes accueille la réalisatrice Maria de Medeiros venue présenter son documentaire, Les yeux de Bacuri, travail de mémoire et de pardon sur les sombres années de la dictature au Brésil.

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Maria de Medeiros, comédienne, réalisatrice et musicienne.
Maria de Medeiros, comédienne, réalisatrice et musicienne. DR

Maria de Medeiros, artiste aux multiples facettes est aussi cette année la marraine du festival qui fête son 25e anniversaire. Son film, Les yeux de Bacuri, sorti en 2012, n’a encore jamais été présenté en salle en France. Récompensé de plusieurs prix au Brésil, le film entre dans le cadre d’un projet de récupération de la mémoire historique des années noires de la dictature du milieu des années 1960 à la fin des années 1980. Filmé avec peu de moyens et un petit budget, il plonge le spectateur dans la douleur de la mémoire d’une famille brésilienne, de trois générations de femmes, dont Denise qui vit à Rome et sa fille Eduarda, installée aux Pays-Bas.

Une journée particulière

Le film s’ouvre sur un extrait d’images d’archives, les seules de tout le documentaire, elles-même extraites au début du film d’Ettore Scola, Une journée particulière. Ce sont les images de la  visite de Hitler à Rome en mai 1938 pour rencontrer Benito Mussolini. Alors que l’Italie fasciste accourt acclamer le « führer », deux personnages restent confinés chez eux : Antonietta (interprétée par Sofia Loren) parce que ses tâches ménagères lui interdisent de sortir et Gabriele (Marcelo Mastroiani), un intellectuel homosexuel traqué par le régime fasciste qui s’apprête à mettre fin à ses jours. 

Un fil direct relie cette histoire avec celle de Bacuri, militant communiste brésilien assassiné par le régime militaire en 1970, et sa famille, dont le documentaire de Maria de Medeiros raconte le drame. Le film est une commande de la Commission d’amnistie et de réparation du ministère de la Justice brésilien pour le projet « Marcas da Memoria ». Cette commission est chargée d’apporter réparation, autant que faire se peut, aux familles touchées par la répression. Une réparation administrative par exemple en donnant une existence légale, une carte d’identité, aux enfants de Brésiliens nés clandestinement pendant la dictature ou pendant l’exil de leurs parents. Une réparation financière aussi.

Eduarda, la fille de Bacuri, est l'un de ces enfants et elle égraine sa quête d’un père qu’elle n’a pas connu au fil de la narration. La réparation financière de l’Etat brésilien permettra à sa famille d’acquérir pour elle à Rome un appartement qui se trouve être probablement celui qui a servi de décor à Ettore Scola pour son film. Les trois femmes rescapées de la tragédie, c'est à dire la compagne de Bacuri, sa fille bébé et sa propre mère elle-même militante communiste, avaient trouvé refuge à Rome après une errance qui, du Brésil, les avaient menées dans le Chili d’Allende d’où le coup d’Etat d’Augusto Pinochet les a aussi chassées.

"Ce sont les mêmes qui ont tué ton père"

Hasard de l’histoire, hasard aussi du cinéma dont Maria de Medeiros fait son miel. C’est que l’histoire du fascisme européen des années trente et celle des dictatures militaires d’Amérique latine ont une filiation idéologique. « Ce que raconte aussi l’histoire de cette famille, c’est que la lutte contre le fascisme est universelle… » et intemporelle, raconte la réalisatrice. Parmi les temps forts du film, celui où la mère, Denise, veuve de Bacuri, raconte la panique et la colère qui l’ont saisie lorsqu’elle a craint que sa fille ne se laisse séduire par les thèses du néo-facisme italien, est particulièrement poignant. En Europe ou en Amérique latine, « ce sont les mêmes qui ont tué six millions de juifs, qui ont fait disparaître 30 000 personnes en Argentine, ce sont les mêmes qui ont tué ton père ! » crie la mère à l'adolescente.

"un documentaire de paroles"

Ce sont deux douleurs que Maria de Medeiros « accouche » en douceur, celles de Denise et d'Eduarda. Avant de se lancer dans cette aventure, la réalisatrice raconte s’être replongée dans Shoah de Claude Lanzmann pour comprendre comment le premier avait arraché parfois littéralement ces mots si difficiles à poser pour raconter l’indicible. « Vous ne dites ce que vous voulez, comme vous voulez et quand vous voulez », invite la réalisatrice à ses deux interlocutrices. Le film est construit sur l’alternance des témoignages de Denise et Eduarda, qui n’avaient jamais raconté leur histoire face à caméra. Récits « chaotiques », parfois confus, trop plein d’émotion et de douleur qu’il a fallu retricoter au montage pour leur redonner une cohérence et une chronologie. « C’est un documentaire de paroles, d'une parole qui ne nous laisse parfois même pas respirer. »

La réalisatrice s’est effacée pour laisser toute la place à cette émotion. Les rares temps de pause sont les plans sur le journal de la grand-mère racontant sa propre vie de militante, les rares objets réchappés de ces années : le vêtement que portait le père Eduardo alias Bacuri, mort après 109 jours de torture, une coupure de journal, quelques photos. Comment se construire une histoire, une vie, sans mémoire ? C’est le questionnement commun à tous les proches et notamment les enfants des disparus ou suppliciés des dictatures. Le pardon officiel demandé, au nom de l’Etat brésilien, aux victimes par le président de la Commission, est une séquence forte. Mais le pardon officiel n’est pas suffisant. Il faut que les bourreaux eux-aussi témoignent de ce qu’ils ont fait, restituent une part de cette mémoire à leurs victimes et à leurs proches. C’est la requête de Denise et c’est ce qui reste à obtenir.
 

 

Brésil : entre amnistie et quête de la vérité

Comme l’Argentine ou le Chili, le Brésil a engagé un travail de vérité sur les années de la dictature. Une loi amnistiant les crimes commis pendant la dictature a été votée en 1979, sous la dictature donc, mais explique Maria de Medeiros, « la loi d’amnistie a été inventée par les militaires eux-mêmes pour s’autoamnistier.

Le mauvais côté de la chose c’est que maintenant les tortionnaires sont intouchables ». Les gouvernements élus démocratiquement qui se sont succédé depuis n’ont pas remis ce texte en cause. La Commission pour l’amnistie et la réparation s’inscrit dans le cadre de cette loi.

En 2012, une deuxième commission a été cependant mise en place : la commission de la Vérité qui enquête elle sur les exactions et violations des droits de l'homme en tant que telles.

à (re)lire sur RFI : des documents rares de la dictature militaire mis en ligne au Brésil

 

 

Eduarda, fille d'Eduardo Leite alias Bacuri, a obtenu reconnaissance de sa nationalité brésilienne grâce à la Commission réparation et amnistie.
Eduarda, fille d'Eduardo Leite alias Bacuri, a obtenu reconnaissance de sa nationalité brésilienne grâce à la Commission réparation et amnistie. DR

 

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