Festival de Cannes 2014

«Aïssa», l’anatomie d’une jeune Congolaise

AISSA, un court métrage de Clément Tréhin-Lalanne.
AISSA, un court métrage de Clément Tréhin-Lalanne. Festival de Cannes 2014

Clément Tréhin-Lalanne, 31 ans, est le seul réalisateur français en lice pour la Palme d’or des courts métrages qui sera décernée ce samedi 24 mai au Festival de Cannes. Aïssa, son film de huit minutes, réalisé en Super 16, montre des images de la France d'aujourd'hui, mais qui renvoient violemment au passé colonialiste et raciste.

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Au centre de l’histoire, une jeune Congolaise sans-papier et en situation irrégulière sur le territoire français. Pour déterminer son âge - si elle a plus de 18 ans, elle peut être expulsée - un médecin va examiner l’anatomie de la jeune fille, jusqu’aux parties intimes. Entretien avec le réalisateur.

RFI : Avez-vous toujours rêvé d’être dans la compétition officielle des courts métrages au Festival de Cannes ?

Clément Tréhin-Lalanne : J’ai réalisé Aïssa l’année dernière. Mon producteur voulait envoyer le film au Festival de Cannes. Personnellement, je n’étais pas vraiment pour, parce que si on veut que le film soit sélectionné à Cannes, il faut qu’il n’ait jamais été montré ailleurs. Moi, je ne voulais pas attendre, je voulais montrer mon film tout de suite après l’avoir fini. Et la réponse du Festival me paraissait forcément négative. Mais le producteur a insisté pour qu’on attende. Et il a finalement bien fait, puisqu’on est là. [Rires]

Quel est votre sentiment après avoir vu votre court métrage projeté ici, au Festival de Cannes ?

L’angoisse était là. J’ai vu aussi les neuf autres courts métrages en compétition, qui sont très bien, aussi. Donc, le suspens va durer jusqu’au palmarès, ce samedi.

Aïssa traite un sujet très particulier. Comment avez-vous eu l’idée de filmer cette histoire ?

J’ai lu un article sur ce sujet dans Rue89. Il y avait un vrai rapport de médecin sur ces examens médicaux pratiqués sur des jeunes sans-papiers pour savoir s’ils sont mineurs ou majeurs. L’examen passe par une radio du poignet, mais parfois, même assez souvent, le médecin pousse l’examen regardant la pilosité des aisselles et du sexe, la formation des seins, des organes génitaux d’une manière générale.

→ A (RE)LIRE : En France, le calvaire des mineurs étrangers isolés est loin d'être terminé

En regardant votre film, il y a beaucoup d’images qui passent par la tête. Des images du colonialisme, des fiches signalétiques des grands criminels avec la taille, le poids, la couleur des yeux, etc. Quelle est l’image qui avait déclenché l’envie de faire ce film ?

Il y a effectivement des images rappelant le colonialisme qui me paraissaient très fortes et que je voulais montrer. Il y a un moment où le médecin examine la dentition de la jeune fille. Un moment où l’on pense beaucoup à la traite négrière. Nous avons aussi choisi ce parti pris esthétique : on filme en images carrées, en 4:3, c’est tourné en pellicule pour avoir cette image du passé. Une image aussi proche du film Monsieur Klein de Joseph Losey [sorti en 1976 avec Alain Delon comme acteur principal, le film évoque l’occupation allemande à Paris, en 1943, ndlr] qui commence avec un examen de judéité. Il y a des images historiques qui reviennent.

Si on évacue du regard l’aspect historique, on pourrait dire qu’il s’agit juste de respecter la loi : contrôler l’âge de quelqu’un qui n’a pas de papiers...

On peut effectivement dire que c’est pour le respect de la loi. Simplement, le problème est que ces examens sont fiables à dix-huit mois près ! L’examen le plus important et le plus précis, la radiographie du poignet, affiche une marge d’erreur de dix-huit mois. Puisque la question est : "Est-ce qu’elle a plus ou moins que dix-huit ans ?", ces examens ne sont pas fiables. Donc, pour le respect de la loi et pour le respect des droits de l’homme, il faudrait plutôt mettre un terme à ces examens.

Qu’est-ce que se passera si c’est vous à qui le réalisateur iranien Abbas Kiarostami, président du jury des courts métrages, donne ce samedi la Palme d’or ?

Si je gagne la Palme d’or ou pas, c’est déjà incroyable d’être ici au Festival de Cannes. Cela m’aidera forcément de réaliser un autre film, j’espère même un long métrage. Et si je gagne la Palme d’or, cela serait simplement un des plus beaux événements de ma vie.

 

Clément Tréhin-Lalanne, réalisateur du film AISSA, en lice pour la Palme d'or des courts métrages au Festival de Cannes.
Clément Tréhin-Lalanne, réalisateur du film AISSA, en lice pour la Palme d'or des courts métrages au Festival de Cannes. Siegfried Forster / RFI

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