Culture / Exposition

Le Bal: Quand les artistes prennent l’autoroute

« Où pourriez-vous m'emmener » ? Oeuvre de Sophie Calle autour du thème de l'autoroute, exposée au Bal, Paris.
« Où pourriez-vous m'emmener » ? Oeuvre de Sophie Calle autour du thème de l'autoroute, exposée au Bal, Paris. Sophie Calle/Adagp, Paris 2014

C'est l'histoire de cinq artistes partis sur la route. Derrière un titre encombrant, «S’il y a lieu je pars avec vous», se cachent des voyages imaginaires, décalés, poétiques, trash, picturaux qui renversent nos visions de l’autoroute... Des plasticiens et photographes explorent leur côté obscur, excitent leurs fantasmes et titillent nos rétines avec des images insensées, nocturnes ou dotées d'une réalité stupéfiante. Pour cette rencontre artistique autour de l’objet et l’univers de l’autoroute, Le Bal, centre d’art dédié à l’image, a réuni Alain Bublex, Sophie Calle, Antoine d’Agata, Julien Magre et Stéphane Couturier.

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Des images grandes comme une voiture, imprimées sur des plaques en Plexiglas. Bien trop réelles pour être artificielles, mais trop virtuelles pour être acceptables comme une réalité pour nos sens. L’artiste plasticien Alain Bublex nous installe au milieu de l'autoroute. Un concept intriguant. « Les autoroutes constituent un territoire à part dans le paysage, explique Alain Bublex. Un territoire dédié à une vitesse particulière, avec des points d’entrée et de sortie. Le reste des lieux et du paysage reste comme à distance, un peu comme sur l’écran d’un cinéma ou l’objectif d’un appareil photo. Le paysage est à distance de l’image. Dans l’autoroute, le paysage est à distance du voyageur. Dans mes images, je voulais restituer cette distance. Donc j’ai redessiné l’autoroute sur l’autoroute elle-même. »

Chez Bublex, les images sont composées de deux parties distinctes : une partie où l’autoroute est dessinée et une partie du paysage où le paysage est réel et photographique. Et il y a aussi ces couleurs de bandes dessinées qui font bondir le réel. Le vert, le gris et le blanc de l’autoroute sont dominés par le ciel. « Les premières couleurs qui me sont venues étaient celles des stations-service. Pour l’autoroute elle-même, je n’avais pas vraiment d’idées sur la couleur. En réalité, l’autoroute, par son extrême horizontalité, laisse apparaître le ciel pour la moitié du paysage. »

Une salle plus loin, apparaît un tableau photographique monumental, haut de 3 mètres, découpé en bandelettes qui décompose complètement le paysage banal d'une autoroute. Une œuvre de Stéphane Couturier qui renverse ainsi la violence horizontale d'une route mangeuse de nature en une proposition verticale d’une esthétique qui questionne notre perception du paysage classique. « Stéphane Couturier a décidé de hacher l’horizontalité de l’autoroute, de la terre jusqu’au ciel, explique Diane Dufour, la directrice du Bal. À dix kilomètres d’une autoroute près de Clermont-Ferrand, il va la fracturer en bandes très fines. » Résultat : on a l’impression d’un kaléidoscope qui ne représente pas une autoroute, mais des « moments » d’autoroute.

À bord de la voiture de l’artiste Julien Magre, connu pour ses travaux sur sa propre intimité scénarisée, nous faisons de nouveau connaissance avec sa famille, embarquée dans l'aventure comme acteurs de leur propre imagination. Son récit photographique est exposé dans une table lumineuse de douze mètres. Les images éclairées par le dessous recréent l’effet d’un travelling cinématographique qui traîne dans la tête de Magre depuis son enfance. Troubles est le titre que l’artiste a donné à son œuvre : « Au départ, il s’agit du trouble visuel qu’on peut ressentir quand on est en voiture et quand on est fatigué. Parfois, on ne sait plus très bien si ce qu’on voit est réel ou pas. Il y a des visions qui se superposent. » À partir de la monotonie de l’autoroute, il s’est imaginé à la place d’un enfant qui s’ennuie dans la voiture. « Il a une alternative : soit dormir, soit rêver ou fantasmer. C’est cette dimension qui m’a intéressé. J’ai utilisé ma famille pour incarner ces rêves et ces fantasmes. Et je me suis plongé dans mes propres rêveries d’enfant. » Les images qui en sortent, s’avèrent être extrêmement nettes et stylisées : « L’autoroute est un endroit où l’on peut projeter des images mentales puisque c’est un lieu neutre qui est vide de tout sentiment. »

La photo tableau de Stéphane Couturier autour du thème de l'autoroute, exposée au Bal à Paris.
La photo tableau de Stéphane Couturier autour du thème de l'autoroute, exposée au Bal à Paris. Stéphane Couturier, Courtesy Galerie Polaris

Quant à Sophie Calle, la grande prêtresse du décalé et du hasard, elle nous emmène cette fois à la cabine 7 du péage de Saint-Arnoult. Fidèle au poste, elle a passé une nuit dans cette cabine. Auparavant elle avait réquisitionné des panneaux électroniques d’informations sur l’autoroute qui indiquent normalement un ralentissement ou un accident. Sophie Calle affiche des messages tendres et troublants à destination des automobilistes. Déguisée en agent, elle encaisse les réponses des automobilistes et camionneurs à sa question artistique et poétique : « Où pourriez-vous m'emmener ? » ; « Est-ce loin ? » ; « Où allez-vous ? » ou même une invitation pour un rendez-vous pour lui confier une partie de leur histoire. « Le 26 mars, elle les a attendus et elle offrait le péage gratuitement à ceux qui répondaient à la question : 'Où pourriez-vous m’emmener '? » raconte Diane Dufour avec un grand sourire. La réponse des gens était souvent formidable : des remarques aussi inspirées que poétiques qu’on peut découvrir dans l’exposition.

L'installation la plus déroutante vient d’Antoine d'Agata. L'artiste, né en 1961 à Marseille, a choisi de refaire le trajet le guidant vers son enfance : Paris-Marseille-Nice. Le résultant percutant est d'une dualité radicale: comme les deux voies d'une route qui ne se croisent jamais, il présente deux séries de clichés. En haut, en couleur, il a travaillé d'une manière sublime sur des paysages nocturnes qu'il avait traversés pendant son périple. Des aires de repos sur l’autoroute avec des arbres éclairées avec une simple lampe électrique. Comme un peintre, d’Agata fait naître sur ces clichés des univers à la fois intérieurs que romanesques d'une beauté à couper le souffle. En bas, en noir et blanc et souvent en escadrille, on retrouve le récit de son aventure sentimentale et sexuelle avec une autostoppeuse. Le titre de l’œuvre : 36 jours. « C’est un journal qu’il a tenu pendant 36 jours sur l’autoroute, s’enthousiasme Diane Dufour, toujours subjuguée par la force de ce travail. Chaque jour, il s’est arrêté dans une aire de repos différente. Et comme il est parti avec une femme, on voit à la fois des paysages et le journal intime de la relation avec cette femme qui va se développer sur ces 36 jours. »

Cinq voyages étonnants rythmés par l'originalité et la pertinence des approches photographiques. Visiblement, le thème a donné des ailes aux artistes. « Ce qui est étonnant, c’est l’idée de la photographie appliquée à l’autoroute, parce que la photographie est la fixité, l’autoroute est la mobilité, la photographie est la mémoire, l’autoroute est le moment présent, la photographie est une écriture très singulière et individuelle alors que l’autoroute est le lieu de l’anonymat, résume Diane Dufour. Ce sont toutes ces contradictions qui nous ont intéressés. Est-ce qu’un photographe peut photographier l’autoroute en se l’appropriant ? Les cinq artistes font une démonstration éblouissante que n’importe quel sujet devient passionnant quand il devient le terrain d’une expérience personnelle, visuelle et sensitive. »

« Où le seigneur a perdu ses chaussures », œuvre d’Antoine d’Agata, exposée dans « S’il y a lieu je pars avec vous » au Bal, Paris.
« Où le seigneur a perdu ses chaussures », œuvre d’Antoine d’Agata, exposée dans « S’il y a lieu je pars avec vous » au Bal, Paris. Antoine d'Agata / Galerie Les Filles du Calvaire / Magnum Photos

S’il y a lieu je pars avec vous, exposition au Bal, centre d'art dédié à l'image, Paris, jusqu'au 26 octobre. 

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