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Culture

Un Marcel Duchamp «toujours sur le fil du rasoir» au Centre Pompidou

MARCEL DUCHAMP Le Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.) 1915 – 1923 / 1991 – 1992, 2ème version. Moderna Museet, Stockholm.
MARCEL DUCHAMP Le Grand Verre (La Mariée mise à nu par ses célibataires, même.) 1915 – 1923 / 1991 – 1992, 2ème version. Moderna Museet, Stockholm. succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

Savez-vous que Marcel Duchamp avait d’abord fait scandale avec une peinture avant d’entrer dans l’histoire de l’art avec son urinoir « Fontaine » et ses autres readymades, ces objets déjà faits ? La peinture figure au centre d’une exposition au Centre Pompidou de Paris qui revisite cette époque trop souvent négligée, voire oubliée, d’un révolutionnaire de l’art. Entretien avec Cécile Debray, commissaire de l’exposition « Marcel Duchamp, la peinture même » qui réunit pour la première fois une centaine d’œuvres peintes et dessinées de l’artiste.

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RFI : Est-ce que le regard sur les readymades de Marcel Duchamp (1887-1968) est devenu tellement ringard qu’on s’occupe maintenant de ses peintures ?

Cécile Debray : [Rires] Je ne dirais pas çà comme ça. Je dirais plutôt que c’est une vision de Marcel Duchamp qui est souvent très simplifiée, presque caricaturale. Donc il était important d’évoquer la question de la peinture, non pas pour réhabiliter Marcel Duchamp comme un peintre, mais plutôt pour comprendre la complexité de sa pensée et la manière dont il a élaboré, dans ces années-là, sa grande œuvre Le Grand Verre [son « dernier tableau », réalisé entre 1915 et 1923, ndlr].

Dès le début, on est troublé : il y a des maîtres comme Cranach, Ingres, Böcklin, Courbet, Manet et Matisse, mais aussi des nus de Duchamp, une véritable obsession érotique liée à la question du regard. Est-ce que l’érotisme était à l’origine du désir de peindre chez Duchamp ?

Disons que l’équation entre érotisme et peinture est assez tentante surtout chez Marcel Duchamp. Mais je ne l’invente pas. Si on regarde cette question chez Manet qui est sans doute le premier peintre moderne et qui a posé très tôt cette question du regardeur qui intéressait beaucoup Marcel Duchamp, on a vraiment la question de l’obscénité de ce qui peut être montré par la peinture. A mon avis, cela a été un des moteurs pour Duchamp dans son questionnement sur l’art.

Vous présentez des tableaux de beaucoup de peintres qui ont influencé Marcel Duchamp, mais pour lui, le véritable point de départ était Odilon Redon dont vous montrez L’Homme rouge.

D’abord, parce que Duchamp aimait énormément Redon avec qui il avait beaucoup de points communs. Par exemple, Redon est un artiste qui s’est beaucoup intéressé à la biologie et qui a transcrit des imageries scientifiques dans un autre registre. Quand il dit : « ce n’est pas Cézanne qui m’intéressait, mais Redon », c’est une manière de dire qu’il était déjà original dans ses sources.

En 1911, tous ses contemporains, tous les jeunes artistes de son âge regardaient vers le cubisme, le mouvement de l’avant-garde de l’époque. Mais lui, à rebours des autres, va regarder vers le symbolisme, un mouvement déjà démodé en 1910. Pourquoi le symbolisme ? C’est là où Duchamp a trouvé la définition de l’art qu’il souhaitait : un art intelligent, un art de l’idée. Aujourd’hui, quand on en a fait le père de l’art conceptuel, c’est curieux pour nous de voir qu’il a défini la peinture « non-rétinienne » en regardant Arnold Böcklin, mais c’est comme ça !

Votre regard sur « la peinture, même » occupe la grande majorité des salles de l’exposition au Centre Pompidou, mais qu’est-ce qu’on est rassuré quand on découvre enfin un readymade comme la « Roue de bicyclette », le « Porte-bouteille » et autres... Pour vous, la peinture de Marcel Duchamp a-t-elle la même importance pour l’histoire de l’art que ses readymades ?

C’est difficile de répondre. Ce qui est important dans la peinture de Duchamp, c’est plutôt le cheminement qu’il fait à travers la peinture. Donc il est plus intéressant d’examiner l’ensemble des peintures dans leur progression chronologique et dans leur lien avec les références. Des références qui deviennent de plus en plus extérieures à la peinture puisqu’il va regarder du côté du cinéma, des livres, des objets techniques…

Il n’est pas Matisse et il le savait. Mais pourtant, jusqu’à la fin de sa vie, il a toujours souhaité que ses peintures soient réunies dans un même lieu autour du Grand Verre. C’était bien la raison pour laquelle Duchamp souhaitait finalement montrer que Le Grand Verre est issu d’une réflexion approfondie sur la question de la peinture, sur ses limites, peut-être sur son obsolescence à cette époque, mais il a toujours souhaité qu’on conserve cette cohérence autour du Grand Verre.

Après avoir fait scandale avec sa peinture Nu descendant un escalier, refusée au Salon des Indépendants, mais acclamée quelques mois plus tard à New York, Duchamp décide en mai 1913 de ne plus être artiste. Est-ce que c’était une décision pour se détacher de la peinture et pour arriver aux readymades ?

Il y a deux choses : il y a en effet sa volonté de rompre avec le statut social d’artiste qui est quand même assez étonnante de la part de Duchamp, parce qu’il y va exprimer un rejet pour les milieux d’artistes. Ensuite, il y a la question du readymade. J’essaie de montrer dans l’exposition que ce n’est pas forcément un geste de négation de la peinture. Il y a beaucoup plus une dialectique entre la peinture et les readymades puisque, au moment où il crée ses premiers readymades, c’est le moment où il assèche sa peinture, où elle devient de plus en plus impersonnelle. Duchamp va alors investir dans le readymade sa force poétique et sa force subjective en choisissant lui-même un objet et on y apposant une inscription. Il insiste beaucoup sur cette nécessité d’inscrire un mot ou un titre qui va finalement rendre ce geste poétique.

Marcel Duchamp, c’est un lecteur impulsif, c’est un artiste qui aime son père, c’est un homme doté d’humour. Qu’est-ce qu’on découvre sur la personne et le caractère de Marcel Duchamp à travers sa peinture ?

Ce qu’on doit sentir, c’est à la fois ses doutes et ses réponses qui sont toujours sur le fil du rasoir. Ce n’est jamais quelqu’un qui va assener une réponse franche et claire. Il va toujours osciller entre le rejet et en même temps le surinvestissement romantique. C’est pour cela que l’ironie ou l’humour sont très importants chez Duchamp, parce que c’est toujours une mise à distance critique qui lui permet toujours d’avoir cette position extrêmement subtile. On a tendance à oublier cette subtilité, mais la postérité Duchamp repose sur cette subtilité.

L.H.O.O.Q., le readymade de la Joconde retravaillée de 1919 est à l’affiche de l’exposition. Un collage sur le même motif, L’envers de la peinture (1955), se trouve à la fin du parcours. Pour vous, Marcel Duchamp est-ce le Léonard de Vinci du 20e siècle ?

Beaucoup l’ont dit. Il y a des analogies assez troublantes. C’est vrai, Léonard de Vinci a laissé beaucoup d’œuvres inachevées, a peu produit, a multiplié ses annotations et ses recherches dans des domaines très différents. Oui, c’est une analogie qu’on pourrait faire.

MARCEL DUCHAMP Le Roi et la reine entourés de nus vites, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950
MARCEL DUCHAMP Le Roi et la reine entourés de nus vites, 1912, huile sur toile, 146 x 89 cm Philadelphia Museum of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection, 1950 succession Marcel Duchamp / ADAGP, Paris 2014

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Marcel Duchamp. La peinture, même. Exposition au Centre Pompidou-Paris, jusqu’au 5 janvier 2015.

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