Journée mondiale des réfugiés / Culture

«Ideas box», la bibliothèque des réfugiés va s’industrialiser

Une fois déployés, les gros cubes de l’« Ideas box » forment un centre culturel d’une centaine de mètres carrés.
Une fois déployés, les gros cubes de l’« Ideas box » forment un centre culturel d’une centaine de mètres carrés. BSF

À l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, ce samedi 20 juin 2015, nous avons rencontré Jérémy Lachal, le directeur de Bibliothèques sans Frontières (BSF). L’association a mis au point l’« Ideas Box », une bibliothèque en kit dessinée par Philippe Starck. Remplie de livres, de tablettes numériques et autres jeux de société, elle est destinée aux camps de réfugiés. Déployée au Burundi, en Jordanie et au Liban, l’« Ideas Box » est actuellement aussi installée à Paris.

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RFI : L’Ideas Box, la boîte à idées de Bibliothèque Sans Frontières, est-ce une sorte de centre culturel qui tient sur deux palettes et qui est très facilement déployable, c’est ça ?

Jérémy Lachal : Oui, c’est exactement ça. C’est une médiathèque en kit. Deux palettes, c’est la taille d’une table de salle à manger. Ça rentre dans une camionnette ou dans un avion pour être transporté rapidement sur tous les terrains. Et quand on l’ouvre, on obtient un centre culturel d’une centaine de mètres carrés qui va vous donner accès à l’Internet satellitaire ou 3G, mais également à une vingtaine de tablettes et d’ordinateurs, à un cinéma, à des livres, à des outils pour faire du théâtre, de la musique, pour créer.

Cette médiathèque en kit peut être déployée sur tous les terrains et en particulier auprès des populations les plus vulnérables.

L’idée est née en 2010, à Haïti, après le tremblement de terre, parce que Bibliothèques sans frontières s’est rendu compte que la dimension culturelle de la vie du réfugié était la grande oubliée… En moyenne, un réfugié va passer dix-sept ans dans un camp. Dix-sept ans ! Vous vous rendez compte ! C’est toute une jeunesse pour des enfants, c’est tout un passage à la vie adulte pour des adolescents, et pour les adultes, toute une partie de sa vie adulte dans laquelle on ne va pas pouvoir sortir de ce camp, on ne va pas pouvoir travailler.

Aujourd’hui, en Jordanie ou au Liban, les réfugiés syriens sont bien souvent contraints de rester dans des camps au milieu du désert, sans pouvoir sortir. En Haïti, c’était un petit peu différent. C’était des populations déplacées. Mais on retrouvait ce même besoin d’avoir un accès à une information validée, à Internet, pour se reconnecter avec sa famille, avoir aussi des endroits sécurisés pour les enfants.

Donc nous avons réfléchi à un outil qui renforcerait l’éducation et la protection des enfants, dans ces situations de chaos et de traumatisme, et qui permettrait aussi de reconnecter les réfugiés au monde, notamment via Internet. L’Ideas Box permet également de travailler sur les notions de résilience : que faire face au traumatisme, comment se reconstruire, comment se projeter dans l’avenir quand on a tout perdu ?

Cette Ideas Box est-elle aussi un outil pour s’autoriser à nouveau à rêver ?

C’est un outil pour rêver, c’est un outil pour créer, pour imaginer des futurs possibles. Les Ideas Box sont déployées un petit peu partout dans le monde, par exemple au Burundi auprès des réfugiés congolais originaires du Kivu, qui ont subi des violences très dures. Et ce que l’on voit là-bas, c’est que ces réfugiés se sont appropriés l’outil pour créer à leur tour : certains font du slam, du théâtre, d’autres ont réalisé un film de zombie qui leur permet d’exorciser leur traumatisme de ce qui s’est passé de l’autre côté de la frontière. Cette bibliothèque, c’est effectivement un outil pour rêver, créer et imaginer les futurs possibles quand on a tout perdu.

Les Ideas Box sont aussi déployées à destination des réfugiés syriens, au Liban et en Jordanie. Quel est le bilan là-bas ?

Les Ideas Box ont été déployées il y a seulement quelques semaines. Ce qui revient le plus souvent, de la part des enfants - et même des adultes - en Jordanie, c’est le sentiment d’être dans une sorte de prison à ciel ouvert. Quand on arrive dans un camp, on est protégé, nourri, pris en charge, logé. Mais on est également bloqué dans ce camp.

Beaucoup d’enfants syriens vont grandir dans les camps. Que deviendront-ils demain, quand leur pays sera en paix ?

L’Ideas Box apporte justement des clés à des gens qui sont complètement désespérés, dans ces situations d’enfermement total, dans ces camps, bloqués au milieu du désert. L’Ideas Box remet du lien, redonne du sens et de l’espoir. Et c’est fondamental quand on est dans ces situations d’abandon total.

Autour de l’« Ideas box », square Villemin, à Paris, les enfants côtoient les refugiés : « une mixité que l’on voit rarement en France », souligne Jérémy Lachal, le directeur de Bibliothèques sans Frontières (BSF).
Autour de l’« Ideas box », square Villemin, à Paris, les enfants côtoient les refugiés : « une mixité que l’on voit rarement en France », souligne Jérémy Lachal, le directeur de Bibliothèques sans Frontières (BSF). BSF

Pourquoi déployer une Ideas Box en France, dans deux squares du 10e arrondissement de Paris, non loin de la gare de l’Est ?

Nous travaillons en lien avec les bibliothèques, nous sommes une passerelle vers les bibliothèques pour des publics très éloignés des infrastructures culturelles. Nous nous adressons à des personnes en situation de grande précarité ou à des migrants – c’est le cas dans le quartier de la gare de l’Est – parce que beaucoup de gens se disent : « les bibliothèques, ce n’est pas pour moi ». Il y a des barrières symboliques, sociologiques qui font que des pans entiers de notre population ne vont pas dans les bibliothèques. Cet été, nous serons à Sarcelles, auprès de jeunes qui ne partent pas en vacances, pour les aider à réviser leurs cours, s’ils le veulent, mais aussi pour créer, travailler faire de la musique, du théâtre, des films…

Quand la médiathèque va auprès des gens, on fait tomber les murs, on casse les barrières ?

Par exemple, le déploiement de l’Ideas Box dans les deux squares près de la gare de l’Est se fait en lien avec l’ouverture de la bibliothèque Françoise Sagan, la toute nouvelle bibliothèque de la ville de Paris. Elle est absolument splendide. Sauf qu’elle est cachée derrière un parc et derrière un bâtiment classé. Ce n’est pas facile de la trouver. Mais depuis qu’on a déployé l’Ideas Box dans le parc qui est devant, des migrants se sont inscrits à cette bibliothèque. On a joué ce rôle de « passerelle ». C'est dire que ça marche.

Quelles sont les attentes des migrants qui fréquentent l’Ideas Box au square Alban Satragne et au jardin Villemin dans le 10e arrondissement de Paris ?

Ils se tournent vers les livres, bien sûr. Ils se tournent vers les jeux, vers Internet -quand ça marche- pour envoyer un mail… La bibliothèque est aussi une source d’électricité pour recharger son téléphone, des choses très simples comme ça… Le premier jour où nous nous sommes installés square Villemin, près du canal Saint-Martin, il s’est passé quelque chose de très fort. Dans ce square, il y a des migrants et il y a des enfants du quartier qui cohabitent, mais qui ne se croisent pas vraiment. Eh bien, autour de l’Ideas Box, on a vu très vite un migrant afghan commencer à jouer à Puissance 4 avec un petit bonhomme de 8 ans. Cette mixité, on la voit rarement dans notre pays. Mais on la trouve dans les bibliothèques.

Je remarque également que beaucoup de migrants recherchent des livres pour apprendre le français, des conseils pour trouver un emploi, des cartes pour situer les services publics, des choses très pratiques que la bibliothèque peut leur fournir.

Ideas Box, la « boîte à idées » de Bibliothèques Sans Frontières, a reçu le label « La France s’engage ». Ca signifie que vous allez pouvoir passer à l’échelle industrielle pour répondre à la demande ?

Oui, nous sommes très heureux d’être lauréats de l’initiative présidentielle « La France s’engage ». Et c’est justement pour passer à la phase industrielle que nous avons été retenus. Aujourd’hui, il y a une dizaine d’Ideas Box déployées dans le monde, sur presque tous les continents. L’impact est extrêmement positif. La question est maintenant : comment fait-on pour que, d’ici 2017, il y ait 1 000 Ideas Box sur le terrain, partout dans le monde ? Il faut passer d’un mode de production complètement artisanal – dans de petits ateliers de décors de cinéma au sud de Paris - à la production de 30, 50, 100 Ideas Box par mois !

C’est un véritable défi, parce qu’à Bibliothèques Sans Frontières, nous ne sommes pas des industriels ! Nous sommes une ONG. Nous travaillons sur les questions de développement, d’insertion, de politique de la ville, d’humanitaires, mais nous ne savons pas fabriquer en masse des objets industriels. Nous voulons disposer d’un outil clé en main, avoir des contenus de grande qualité, adaptés à chaque langue, à chaque culture, pour que l’Ideas box ait le maximum d’impact pour les réfugiés. C’est une approche intégrée extrêmement intéressante et assez unique dans le monde des ONG.

Un industriel est-il déjà intéressé ? Y a-t-il des contacts, des négociations ?

Nous sommes en contact avec plusieurs industriels et fabricants. Le défi, c’est faire baisser le coût de l’Ideas Box. Demain, elle doit coûter la moitié du prix d’aujourd’hui, on doit atteindre 25 000 euros. Aujourd’hui, un bibliobus coûte entre 150 000 et 200 000 euros. Donc, imaginez l’impact qu’on peut avoir avec une médiathèque en kit qui coûterait 25 000 euros. Pour cela, il faut industrialiser la production, nouer des partenariats pour les équipements, comme, par exemple, le matériel informatique haut de gamme de l’Ideas Box. Quand on en fabrique 10, 50, ou 100, on fait forcément des économies.

Jérémy Lachal, directeur de Bibliothèques Sans Frontières (BSF) : « Créer, rêver, imaginer des futurs possibles. »
Jérémy Lachal, directeur de Bibliothèques Sans Frontières (BSF) : « Créer, rêver, imaginer des futurs possibles. » BSF

 
► L’Ideas Box à Paris : le mercredi après-midi au jardin Villemin, le jeudi après-midi au square Alban Satragne.

► Le site de Bibliothèques sans Frontières

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