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Cinéma / Colombie

Marta Rodriguez, une vie de cinéma pour raconter la Colombie

Marta Rodriguez, née en 1933 à Bogota, poursuit, avec pour arme sa caméra, son travail de dénonciation des injustices sociales en Colombie.
Marta Rodriguez, née en 1933 à Bogota, poursuit, avec pour arme sa caméra, son travail de dénonciation des injustices sociales en Colombie. DR
14 mn

Le rideau du chapiteau du Festival de cinéma de Douarnenez (Bretagne) retombe. C'est la fin de la 38e édition de ce rendez-vous des Cinémas d'ailleurs qu'accueille chaque été le port breton. « Pobloù an andoù », les peuples des Andes, étaient cette année à l'honneur. Pour les découvrir, des films et de nombreux invités qui se sont prêtés aux rencontres avec leur public pour apporter leur éclairage sur l'actualité des pays andins, de la Colombie au Chili avec des cinéastes comme Carmen Castillo et Pocho Alvarez en passant par la jeune garde colombienne dont Nicolàs Rincón Gille ou encore Oscar Olivera, leader de la guerre de l'eau en Bolivie. Parmi les réalisateurs invités, Marta Rodríguez, ethnologue, cinéaste et première documentariste colombienne. Une femme de cœur et de conviction que nous avons rencontrée.

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« Tengo un compromiso », « j'ai un engagement », voilà une expression qui revient fréquemment dans la conversation avec Marta Rodríguez. Engagement avec les Indiens dont les territoires sont dévastés par la guerre ou les défoliants, avec les paysans spoliés de leurs terres, avec les femmes exploitées des plantations de fleurs, les enfants victimes des mines ou encore les personnes déplacées par la guerre civile. Le festival présentait trois films majeurs de la production de Marta Rodriguez, tournés dans les années 70, avec son mari, le grand photographe Jorge Silva.

Los Chircales, Les Briquetiers : le documentaire par lequel tout a commencé

C'est un film majeur dans l'histoire du film politique en Amérique latine. Tourné à partir de 1966, il raconte la vie d'une famille de briquetiers de la banlieue de la capitale colombienne, Bogota. C'est pour raconter cette misère que Marta a fait du cinéma. « J'ai vécu en Espagne quatre ans à partir du milieu des années 1950... C'était sous Franco, la dictature, et moi j'étudiais, plus ou moins, la sociologie mais c'était une sociologie moche parce qu'on ne pouvait pas parler du marxisme. Alors j'en ai eu marre de l'Espagne et je suis partie à Paris, c'était en 1957. »
Marta habite alors, faute d'argent, à la prison de la Roquette. C'est un prêtre espagnol qui lui a trouvé cet hébergement étrange. « "Si vous donnez des leçons d'espagnol, je vous donne une chambre et vous travaillez avec moi", m'a-t-il proposé. J'ai dit oui et j'ai travaillé avec les prêtres espagnols : on allait à la gare d'Austerlitz recevoir les trains par lesquels arrivaient tous les ouvriers chassés d'Espagne par la pauvreté. En Belgique, la personne qui accueillait ces mêmes ouvriers était le prêtre colombien Camilo Torres, une personne qui ensuite a marqué ma vie et ma vocation pour le cinéma. »
 

Le documentaire "Les Briquetiers" sur le travail des enfants en Colombie est le premier film de Marta Rodriguez et Jorge Silva.
Le documentaire "Les Briquetiers" sur le travail des enfants en Colombie est le premier film de Marta Rodriguez et Jorge Silva. DR

Marta Rodríguez retourne en Colombie en 1958 et retrouve alors Camilo Torres, prêtre et sociologue, figure emblématique de la gauche révolutionnaire latino-américaine qui mourra en 1966 en combattant, après avoir rejoint la guérilla de l'ELN. « Quand je suis rentrée en 1958 à Bogota, j'ai rencontré Camilo et commencé à travailler avec lui : c'est lui a ouvert la première faculté de sociologie en Colombie. J'ai étudié avec lui et il demandait aux étudiants volontaires d'aller dans les quartiers de la périphérie de Bogota avec les gens déplacés par la guerre [de 1948 NDLR] et la pauvreté. Là, il y avait une petite école où j'étais institutrice : j'apprenais aux enfants à lire et à écrire et ces enfants seront le sujet de mon premier film, Les briquetiers. Ces enfants étaient de la main d'oeuvre gratuite pour fabriquer des briques, et dès l'âge de trois ou quatre ans... Tout petits. C'était de l'esclavage ». Les enfants de ce quartier de Tunjuelito à Bogota « ont touché mon cœur et je me suis dit : il faut faire un film et montrer cet esclavage médiéval ».

Marta revient alors en France et reprend des études. « Je suis partie à Paris de nouveau, on était alors en 1961 et j'ai été à La Sorbonne, où j'ai étudié l'ethnologie et un jour, j'ai eu connaissance de l'existence d'un séminaire de cinéma ethnographique et c'était Jean Rouch qui l'organisait. J'ai alors trouvé mon maître, mon professeur et mon ami parce que Jean Rouch était extraordinaire : il était un père pour nous, pour tous ses élèves qu'il aimait beaucoup ». Marta Rodríguez étudie trois ans avec Jean Rouch dont elle découvre le cinéma : La chasse au lion ou encore La pyramide humaine. Elle découvre aussi Joris Ivens, la Nouvelle vague et les films de Jean Vigo, trop tôt disparu, auquel elle dédiera son premier film, Les briquetiers, en hommage à l'Atalante.

« En 1965, je suis rentrée en Colombie avec la décision de faire mes films. Mais personne ne croyait en moi : on me disait, c'est une utopie, ici il n'y a rien ! Il n'y avait alors en Colombie ni école de cinéma, ni producteurs, juste une télévision publique. J'ai rencontré Jorge Silva, mon mari : il avait fait un petit film avec des copains sur l'histoire de sa vie. Jorge était aussi très pauvre : il a été élevé dans un orphelinat comme Jean Vigo ; il n'a pu faire que trois années d'études primaires mais il était passionné par le cinéma. Je lui demandé s'il pouvait m'accompagner pour faire mon film, il m'a dit oui et on s'est mis en quête d'une famille. On a trouvé une famille : le père, la mère et dix enfants, les petits qui faisaient les briques. On a sympathisé avec eux et on leur a expliqué notre projet de film. Parce qu'il fallait faire attention de ne pas leur créer des problèmes : la ferme était surveillée par les propriétaires fonciers. C'est quand ils ont accepté que l'on fasse le film avec eux que l'on a apporté les caméras que la télévision colombienne m'avait prêtées. »

Une immersion dans les communautés

Il faut rester longtemps dans les communautés, partager leur vie au jour le jour pour pouvoir la raconter. La démarche est aussi ethnologique. Il a fallu cinq années pour faire Les Briquetiers. C'est aussi l'histoire d'une amitié puisque « cette famille est devenue ma famille : le film, une fois fini, a été présenté au festival de Leipzig où il a eu tous les prix... L'argent des prix nous a permis d'acheter une caméra et en accord avec la famille, on a acheté un terrain et fait construire une maison pour les sortir du travail des briques. La famille va bien, les enfants vont à l'école et plus personne ne fait des briques ».

"Nuestra voz de tierra, memoria y futuro" a été tourné dans le Cauca, dans les années 70.
"Nuestra voz de tierra, memoria y futuro" a été tourné dans le Cauca, dans les années 70. DR

Thématiques sociales et politiques. Marta Rodríguez a aussi travaillé sur la guérilla des Farc dans les années 80, aux côtés de Manuel Marulanda dit Tirofijo, mort en 2008. Elle a passé trois ans avec eux dans le Meta, à Casa Verde. « A l'époque, les Farc avaient un idéal politique, un engagement. Maintenant, ils participent au narcotrafic, enlèvent des gens...». Depuis quarante ans, la cinéaste explore aussi le Cauca, département du sud-ouest de la Colombie, à forte population indienne où la guérilla des Farc et l'armée s'affrontent toujours malgré les discussions de paix engagées à Cuba. Dans les années 70, elle y avait réalisé Nuestra voz de tierra, memoria y futuro (Notre voix de terre, mémoire et futur) qui mêle documentaire et mise en scène et raconte la manière dont une communauté indienne prend en main son destin. Il fallait que les Indiens s'organisent sinon ils auraient été massacrés, explique Marta.

De difficiles conditions de travail

La documentariste se prépare d'ailleurs à retourner dans le Cauca.« Mon dernier film raconte l'histoire d'une jeune Indienne tuée par la guérilla dans le Cauca. Il a été tourné par les Indiens qui m'ont demandé de le finir parce qu'ils n'avaient pas les moyens de le terminer. Ils m'ont envoyé ce qu'ils avaient tourné et avec les gens qui travaillent avec moi, dont Fernando Restrepo, et d'autres, nous avons fini de raconter l'histoire de cette petite fille morte à 11 ans. Une autre petite fille, Ingrid, âgée je crois de 9 ans a aussi été tuée par une mine en rentrant de l'école. Le Cauca est un territoire de guerre. Il y a un front des Farc, le Front Jacobo Arenas, et c'est lui qui fait ces barbaries : il menace les Indiens, recrute des jeunes de force. C'est dans ce territoire que poussent les meilleures plantes hallucinogènes : marijuana, coca... dont ils font le commerce. »

Colombie bientôt la paix ? Débat sous chapiteau organisé par le Festival de Douarnenez à réécouter sur le site du festival : http://www.festival-douarnenez.com/fr/pages/les-debats/
Colombie bientôt la paix ? Débat sous chapiteau organisé par le Festival de Douarnenez à réécouter sur le site du festival : http://www.festival-douarnenez.com/fr/pages/les-debats/ Festival Douarnenez

 
Ce travail sur les mines qui tuent les enfants indiens est son combat du moment. Marta Rodríguez prépare aussi un film à elle sur ce thème.« Il s'appelle 'La Sinfónica de Los Andes' : là-bas dans le Cauca, des étudiants du Conservatoire de musique ont créé un orchestre d'enfants et jouent avec les instruments traditionnels des Indiens. Ils ont écrit des poèmes pour les enfants tués. Je vais (y) retourner au mois de septembre : j'ai un engagement avec un musicien pour organiser un atelier... Sur place, c'est la Guardia qui va me protéger ». Car travailler dans ces territoires est risqué. La Guardia indigena, nous explique Marta Rodríguez, est une formation de jeunes Indiens formés pour défendre leur territoire. Ils sécurisent les populations et les accompagnent systématiquement, elle et son équipe, lorsqu'ils se rendent dans le Cauca.
 

Indiens, guérilla, femmes exploitées dans les plantations de fleurs (Amor, flores y mujeres en 1984), catastrophe d'Armero (Nacer de nuevo, en 1987), familles déplacées par la guerre (Soraya en 2006), en vidéo ou en film, le travail de Marta Rodriguez et de Jorge Silva gratte les plaies de la Colombie.

 
Des terrains d'étude difficiles et des conditions de travail compliquées aussi parce que le documentaire a peu de financements. « Deux fois on m'a refusé une aide pour ce film sur les enfants bien que j'aie réécrit le scénario. Maintenant tout l'argent va à la fiction et pas au documentaire, et encore moins au documentaire qui parle de la guerre. La Colombie a une loi pour inciter les producteurs étrangers à investir et ils sont exemptés d'impôts. Si je parle d'une guerre, je donne une mauvaise image du pays alors je ne peux pas avoir d'aide. J'ai fait un film sur l'ethnocide des Indiens que j'ai envoyé au Festival de Carthagène et il a été refusé : on ne veut pas que l'on sache qu'en Colombie on tue les Indiens ou on les déplace ».
Auteure avec son mari ou ses proches de près de 20 films, Marta Rodríguez travaille de « façon très modeste, comme le pays », subissant les aléas de la censure - Les briquetiers a été interdit de télévision de longues années -, des menaces physiques parfois, et ses films circulent non pas dans les salles de cinéma mais dans les circuits associatifs, militants, les universités et les festivals.

L'école Jean Rouch et la transmission du savoir

Suivant les pas du maître, Jean Rouch, la cinéaste assure aussi une mission de transmission de son savoir : depuis la disparition de son mari Jorge Silva, en 1988, elle travaille désormais avec des jeunes réalisateurs qu'elle a formés. « J'ai donné des cours de cinéma dans plusieurs universités et j'ai animé des ateliers vidéos dans les communautés indiennes du Cauca... J'ai appris aux Indiens à faire des films, des documentaires et ils font du bon travail maintenant. »
 

L'affiche de l'édition 2015 du Festival est l'oeuvre du plasticien bolivien Oscar Yana.
L'affiche de l'édition 2015 du Festival est l'oeuvre du plasticien bolivien Oscar Yana.

Rare femme documentariste et cinéaste d'Amérique latine de sa génération, Marta Rodríguez suit de près les jeunes générations de cinéastes colombiens. « Il y a un jeune cinéma colombien dynamique, surtout à Cali » raconte-t-elle, rendant hommage au travail effectué par le documentariste Oscar Campo dans cette ville auprès des étudiants en cinéma. Cali, une ville bouillonnante dont la population a beaucoup augmenté en raison des déplacés de la guerre - il y a quatre millions de personnes déplacées par la guerre rappelle Marta -, agitée de conflits sociaux. Une ville où les cultures noires sont très présentes en raison de l'affluence de populations originaires de la côte pacifique. Autre ville importante pour le cinéma colombien, Medellìn, la ville de Pablo Escobar, où s'est développé « un cinéma intéressant, basé lui sur le narcotrafic. La mort, les sicaires, le narcotrafic et son influence sur la jeunesse ont donné naissance à ce genre particulier. Le cinéaste Victor Gaviria en est l'illustration ».

« La jeune génération de cinéma fait pas du cinéma politique comme nous, nous l'avons fait. Elle fait un cinéma de chroniques ou d'histoires personnelles. Nous appartenons, nous, à une génération de cinéastes politiques d'Amérique latine. Ces jeunes cinéastes ne sont pas engagés ; ils ont un autre langage, une autre poétique »,explique Marta Rodríguez.Par son cinéma documentaire ou de fiction, avec des réalisateurs comme Marta Rodriguez ou Nicolàs Rincón Gille, représentatif d'une nouvelle génération de documentaristes également invité par le festival, la Colombie s'est taillée une place de choix à Douarnenez.

► Pour aller plus loin, réécoutez (en espagnol) l'entretien avec Marta Rodiguez réalisé par Julio Feo en 2008 pour RFI

 

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