Littérature

Ainsi, sommes-nous devenus des êtres civilisés

Nathalie Heinich et Pierre-Edouard Deldique en studio à RFI.
Nathalie Heinich et Pierre-Edouard Deldique en studio à RFI. RFI/Pierre René-Worms

Ecrire, étudier, analyser sa vie durant, et ne voir son œuvre reconnue et publiée qu'à l'âge de la retraite n'est pas chose fréquente pour un savant que l'on appelle aujourd'hui chercheur. C'est, en tout cas, la situation qu'a connue le sociologue allemand Norbert Elias, dont l'essentiel de l'œuvre fut écrite avant la Seconde Guerre mondiale mais publiée, en France, durant les années 1970. Sociologue elle-même, auteur de Dans la pensée de Norbert Elias (CNRS Editions), Nathalie Heinich nous aide à comprendre l'œuvre de ce grand penseur du XXe siècle, « figure de légende dans l'histoire des sciences de l'homme et de la société ».

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Norbert Elias a vécu presque cent ans. Il est né en Allemagne en 1897. Il est mort aux Pays-Bas en 1990. Sa vie souligne la violence du siècle dernier. Né à Breslau (aujourd'hui Wroclaw en Pologne), il a été mobilisé en 1915 sur les deux fronts, à l'est puis à l'ouest, au sein de l'armée allemande. Ce fut un souvenir traumatisant pour le jeune homme qui a ensuite suivi des cours de philosophie (et de psychanalyse freudienne) avant d'obtenir un doctorat.

Une vie d'exilé

Sa première grande étude a porté sur la société de cour au temps de Louis XIV. C'était un mémoire obligatoire pour entrer à l'Université de Francfort, en 1930, mais trois ans plus tard, les nazis en interdirent la publication. Ce travail ne fut publié que des décennies plus tard, en 1969.

Juif, Norbert Elias a dû fuir l'Allemagne lors de l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Après un exil en Suisse, puis à Paris, il s'est installé à Londres. En sécurité en Grande-Bretagne, mais vivant dans une situation précaire, l'intellectuel a alors écrit son grand livre intitulé Sur le processus de civilisation. Ce n'est qu'à l'âge de 57 ans qu'il a obtenu un poste d'enseignant-chercheur avant de prendre sa retraite en 1962, et partir enseigner deux ans au Ghana. C'est aussi à cette époque qu'il est devenu célèbre. Sa reconnaissance s'est manifestée par de nombreux prix universitaires. Le sociologue a créé une fondation en 1984.

La cour de Louis XIV

Norbert Elias demeure dans l'histoire de la pensée comme celui qui, passant d'un point de vue historique à une démarche sociologique, a cherché à comprendre la « domestication » de l'homme.

Cette domestication, il a commencé à l'étudier en examinant à la loupe la Cour de Louis XIV. « La Cour princière de l'ancien régime ne pose pas moins de problèmes aux sociologues que les autres formations sociales », écrit-il dans La société de Cour, un mémoire écrit en 1924 et publié en 1969, dans lequel il a notamment étudié « l'étiquette et la logique du prestige » à Versailles.

C'est ce mouvement que Norbert Elias a appelé « le processus de civilisation ». Celui-ci est passé au crible deux ouvrages qui n'en font qu'un, La civilisation des mœurs et la Dynamique de l'Occident qui constituent les deux piliers de son œuvre intitulé Le processus de Civilisation.

Savoir-vivre

Dans le premier livre, cet esprit inventif cherche à comprendre le comportement humain en juxtaposant les codes de savoir-vivre à travers les âges, du XIIIe au XXe siècle. Comment comprendre l'homme en étudiant sa façon de se tenir à table ou de satisfaire ses besoins naturels ? Il y a tant à apprendre de l'usage de la fourchette, de la façon de se moucher et de marcher...

Dans le second tome, Norbert Elias théorise ses observations à propos des relations contraintes ou non entre les individus. Il constate que : « Les plans et les actes, les mouvements émotionnels et rationnels des individus s'interpénètrent continuellement dans une approche amicale ou hostile. Cette interpénétration fondamentale des plans et des actes humains peut susciter des transformations et des structures qu'aucun individu n'a projetées ou créées. L'interdépendance entre les hommes donne naissance à un ordre spécifique, ordre plus impérieux et plus contraignant que la volonté et la raison des individus qui y président. C'est l'ordre de cette interdépendance qui détermine la marche de l'évolution historique ; c'est lui aussi qui est à la base du processus de civilisation ».

Un esprit libre

Dans son livre (et dans le magazine Idées sur RFI), Nathalie Heinich - spécialiste aussi de l'art contemporain, auteur d'une trentaine d'ouvrages traduits en quinze langues, parmi lesquels on retiendra par exemple De la visibilité, (Gallimard, 2012) - explique l'importance de l'oeuvre « de l'un des plus grands représentants de sa discipline, à l'égal de Weber, Durkheim ou, plus tard, Bourdieu ».

Elle souligne la liberté intellectuelle du sociologue allemand, sa curiosité insatiable qui l'a conduit également à s'intéresser à l'exclusion en banlieue et à l'importance du football comme phénomène social. Autant de thèmes plus que jamais d'actualité.

L'auteur souligne également la méthode de travail d'Elias, sa capacité à « mettre en relation, dans le même mouvement de pensée, ce que l'on appellerait au cinéma un «gros plan» et un «plan général». Autrement dit, un détail pratique et un phénomène de très grande portée».

La lucidité avant tout

Nathalie Heinich rend d'autre part hommage à sa modestie et à sa volonté de ne pas mélanger la sociologie et le ressentiment malgré sa vie parsemée d'épreuves.
« Peu accessible aux découpages disciplinaires, ennemie résolue de la métaphysique, attentive aux détails et aux contextes, la pensée d'Elias est animée par un constant refus de faire du sociologue un donneur de leçons », souligne-t-elle.

Au fil des pages, Nathalie Heinich confie qu'elle a posé une photo de Norbert Elias sur la cheminée de son bureau. Ainsi, il ne la quitte pas des yeux. Et quand elle le regarde, elle se souvient qu'il était « un être exceptionnel, quelqu'un qui ne se dérobe pas au devoir de lucidité ».

Pour en savoir plus :
Nathalie Heinich est l’invitée du magazine Idées, dimanche 25 octobre 2015.

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