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Arts plastiques

[Portrait] Ghass Rouzkhosh, l’art d’un revenant

Ghass Rouzkhosh.
Ghass Rouzkhosh. RFI/Sylvie Coma
Texte par : Sylvie Coma
7 mn

Comme un cri de paix projeté vers le ciel. Le peintre iranien Ghass Rouzkhosh expose une sculpture monumentale de huit mètres de haut à l’université Paris-Dauphine. Il s’agit de la première d’une série de treize qui seront érigées dans différentes capitales. Une nouvelle œuvre de résilience d’un artiste dont la jeunesse a été déchiquetée par la guerre Iran-Irak. Portrait.

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« Normalement, je ne devrais pas être vivant. Je n’ai pas échappé à la mort, je l’ai traversée et j’en suis revenu. » Ghass Rouzkhosh s’exprime d’une voix douce, mais avec l’énergie inflexible de ceux qui ont un combat à mener. « J’ai vu le diable, sourit-il comme pour s’excuser : huit ans de guerre contre l’Irak, dont deux sur le front. Depuis, ma vie n’est qu’un bonus. » Un sursis qu’il met au service de la paix à travers une peinture abstraite, hantée par les atrocités du monde. En alerte constante contre la guerre, cet homme discret ne se résout à parler de lui que pour donner de l’écho à la souffrance des autres. Et il peint, obstinément, dans la fascination de trois couleurs : le noir de l’obscurantisme, le rouge du sang versé dans le flamboiement des ciels bombardés et le blanc de la pureté de son enfance perdue dans le fracas des armes.

En 1979, quand la République islamique est proclamée, Ghass vit dans un jardin fleuri à Chiraz, la mythique capitale de l'ancienne Perse, au sud-ouest de l’Iran actuel. Il a 14 ans. C’est encore le temps de l’insouciance, des roses et du jasmin. Ses parents ont niché leurs douze enfants (dont quatre orphelins recueillis) au creux d’un monde de douceur et de culture. Sa vie est rythmée par la poésie d’Hafez et de Saadi que lui récite sa mère. Et par les dessins qu’il crayonne avec jubilation : des chevaux au galop, des oiseaux de légende aux plumes irisées, les lions des fresques de Persépolis. Les couleurs explosent. Il ne sait pas encore qu’elles vont un jour disparaître de ses tableaux.

Son premier choc, il le reçoit à la porte de sa maison. À quelques mètres de son paradis, on est en train de pendre un homme. « Ma vie a basculé dans un silence et un grand voile noir s’est abattu sur mon univers. » Bientôt, ce seront des linceuls blancs.

Le chaos... et la clé dorée du paradis

Ghass Rouzkhosh expose une sculpture monumentale de huit mètres de haut à l’université Paris-Dauphine.
Ghass Rouzkhosh expose une sculpture monumentale de huit mètres de haut à l’université Paris-Dauphine. DR

Le 22 septembre 1980, la guerre avec l’Irak éclate. Dans les écoles, on vante la vertu du sacrifice. Les jeunes s’engagent en masse et les cercueils commencent à affluer. « À tous les carrefours, il y avait des deuils. Chaque jour, la terre reprenait ses enfants, enveloppés dans un drap blanc. »

À mesure que le pays s’enfonce dans le chaos, le service militaire est allongé : 18 mois, 24 mois, 36 mois. Les volontaires sont envoyés au front avec des bandeaux rouges frappés de lettres blanches « Allah est grand ». À leur cou, la clé dorée du paradis. À l’arrière, les missiles irakiens détruisent le pays. « Un jour, l’immeuble de mes voisins a été bombardé : 45 morts, un trou géant, et des jouets, des stores, des albums de photos éparpillés au milieu des blocs effondrés. »

C’est en 1984, après l’enterrement d’un ami, que Ghass prendra la décision de partir en première ligne. « Je ne pouvais pas continuer d’exister sans exister. Mon sang n’était pas plus rouge que celui des autres. Je suis allé me faire raser la tête et je suis parti dans un bureau de recrutement. »

« Comme un peuple de fantômes, dans l’odeur de la chair brûlée »

La guerre est à son paroxysme. Il est envoyé dans la fournaise d’Abadan, sur la frontière avec l’Irak. Du sable à perte de vue, un immense campement souterrain, des centaines de photos de martyrs défigurés punaisées sur les murs et des bombardements sans discontinuer. « Nous errions comme un peuple de fantômes, dans l’odeur de la chair brûlée, au milieu des corps blêmes et des hurlements dans la nuit. » Ses amis tombent les uns après les autres : c’est ce camarade qui parle de sa fiancée quand un éclat d’obus lui transperce le crâne ; ces trois jeunes démembrés par un missile alors qu’ils font la queue pour remplir leur gamelle ; ce gamin dont la tête explose à côté de lui…

Ghass est ambulancier. « Toute la journée, je chargeais les corps sur mon dos. Je sentais la chaleur de leur sang couler sur moi. Je lavais les cloques dues aux armes chimiques. Mais faute de médicaments à cause de l’embargo, les blessés allaient vers la mort en pleurant. Alors, je déchirais leurs vêtements pour les aider à respirer pendant leurs dernières minutes de vie. » La mort est si présente qu’elle en devient normale. « Quand on n’existe pas, on n’a plus peur. On n’était que des virgules parmi des milliers de virgules. Un univers où l’individu ne compte plus : il est englouti. »

Brusquement, en août 1988, la guerre s’est tue. Ghass s’est exilé en France et a repris ses pinceaux. « Mais je n’avais plus d’oxygène. Petit à petit, j’ai été obligé d’évacuer ce que j’avais entassé en moi et je suis allé vers l’art abstrait. Ma peinture est devenue de plus en plus dure, tailladée, martyrisée. Ma palette s’est réduite à trois couleurs : noir, rouge, blanc. Jusqu’à ce que j’ajoute, au bout de vingt ans, quelques éclats de jaune, comme un rayon d’espoir. »

En 25 ans d’exil, Ghass n’est jamais retourné en Iran. « Désormais, si je rentre, ce sera pour aller sur la tombe de mes parents. Donc, je retarde l’échéance. Pour qu’ils vivent le plus longtemps possible dans ma tête. » Celui qui a traversé la mort ne s’est pas préparé à celle des autres. Alors il peint, contre les barrières, les murs, les frontières. Et s’engage éperdument dans toutes les causes humanitaires. « C’est ma façon à moi d’être en vie. »

Pour en savoir plus : Golan Rouzkhosh Gallery

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